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07/09/2016 06:37 EDT | Actualisé 07/09/2016 06:39 EDT

Le «unschooling», est-ce que ça fonctionne?

Radio-Canada

Ils sont des centaines, probablement des milliers au Canada. À 5, 10 ou 17 ans, ils décident eux-mêmes ce qu’ils veulent apprendre chaque jour. Ils ne vont pas à l'école et ne prennent pas de cours à la maison. Laisser ses enfants s’éduquer, est-ce que ça fonctionne?

Un reportage de Laurence Martin et Valérie Ouellet

Félix Beaulieu est un passionné d’informatique. À 19 ans, il travaille comme développeur au Bureau de crédit de l’industrie alimentaire, à Montréal.

C’est le plus jeune employé et le seul à ne pas avoir grandi sur les bancs d’école.

Après avoir fait sa maternelle à l’école traditionnelle, où il ne se plaisait « pas tant que ça », Félix a poursuivi son éducation à la maison, parce que cela lui permettait d’avoir des horaires flexibles et de voir son père, qui était souvent parti les fins de semaine pour le travail.

Au début, Félix s’installait chaque matin à table pour les cours et les devoirs, mais au bout d’un certain temps, l’école à la maison s’est transformée en non-scolarisation : ses parents l’ont laissé choisir ce qu'il avait envie de faire chaque jour.

Voyez le premier volet sur le unschooling : Incursion dans l'univers de ces familles qui croient en un autre modèle d’éducation.

Les adeptes du unschooling croient que le meilleur apprentissage se fait lorsque l’enfant a le goût d’apprendre. Ils pensent que, naturellement, les enfants sont curieux, qu'ils ont envie de découvrir des choses et qu’ils peuvent s’instruire à travers toutes sortes d’activités.

Par exemple, en faisant de la cuisine, on peut apprendre à calculer des proportions, à faire des fractions.

Au départ, Félix s’intéressait beaucoup à l’histoire militaire. Ensuite, ça a été les Mayas, les Aztèques, puis l’astronomie. « Il n’y avait pas de journée typique », explique-t-il. Finalement, à 12 ans, il assiste, au cours d’un voyage en famille, au lancement d’une fusée à Cape Canaveral, en Floride. Il se découvre une passion pour l’informatique et la programmation.

« Grâce à Internet, j’ai trouvé plein de ressources pour ça. J’ai appris quelques langages [informatiques] par moi-même. » - Félix Beaulieu, adulte qui a fait du «unschooling»

Il ne croit pas qu’il aurait pu obtenir l’emploi qu’il occupe à l'heure actuelle, sans avoir pu étudier à temps plein la programmation, lorsqu'il était adolescent.

Félix reconnaît qu’il est beaucoup moins avancé dans d’autres matières, qu’il lui manque parfois des notions élémentaires, mais il ne croit pas avoir de lacunes importantes dans son éducation.

Si, pour progresser, il doit apprendre quelque chose, il dit qu’il peut le faire, par lui-même ou en suivant un cours. Il prend d’ailleurs en ce moment des cours pour obtenir son diplôme de secondaire 5 et peut-être aller à l’université.

Pour lui, l’expérience du unschooling a été très positive. Il fait un métier qu’il aime et croit qu’il a bien été outillé pour la vie d’adulte, parce qu’il est débrouillard et qu’il a « appris à apprendre ».

L’envers de la médaille

Les unschoolers ne posent pas tous un regard si positif sur leur expérience.

Déirdre Bergeron, 35 ans, habite maintenant Montréal, où elle a déménagé après avoir grandi en Abitibi, au Québec. À partir de 12 ans, elle a cessé d’aller à l’école.

Son père, raconte-t-elle, était très critique du système scolaire et lorsque Déirdre a dit qu’elle ne voulait plus aller à l’école, il l’a applaudie. « Il me disait : "Bravo ma fille. L’école est une prison, libère-toi!" »

Déirdre a donc commencé à faire du unschooling. Elle aimait beaucoup dessiner, mais elle a passé une grande partie de son adolescence à travailler dans le magasin d’aliments naturels de son père. Une situation qui semble peu courante dans le monde de la non-scolarisation.

« C’est sûr qu’il y a des choses qu’on n’a pas vécues : le fait de ne pas aller à l’école, de ne pas suivre le même cursus, de se demander "qu’est-ce qui manque?". On se remet beaucoup en question. » - Déirdre Bergeron, adulte qui a fait du «unschooling»

Déirdre croit que les enfants non scolarisés peuvent vite manquer de balises, de direction. « Les enfants vivent parfois dans une zone d'incompréhension. Ils ne savent pas où sont les limites. »

Aujourd’hui, Déirdre travaille encore à contrat pour l’entreprise de son père, mais à Montréal. Ces dernières années, elle a aussi été employée en hôtellerie et dans une chocolaterie.

Malgré tout, elle croit quand même que la non-scolarisation lui a permis de développer sa débrouillardise et elle ne se sent pas brimée comme adulte.

Déirdre estime toutefois qu’il faudrait davantage de contrôle de l’État pour s’assurer que les enfants qui ne suivent pas le programme scolaire soient dans un environnement où ils peuvent vraiment s’épanouir et qu’ils soient bien outillés pour la vie d’adulte.

Comment entrer à l’université quand on est non scolarisé?

Nous avons communiqué avec huit universités canadiennes pour connaître leurs politiques sur les candidats qui n’ont pas de diplôme et qui ont fait des études non traditionnelles.

Chaque université a ses propres critères. Certaines, comme l’Université de l’Alberta, acceptent des candidats qui ne sont pas allés à l’école s’ils réussissent un test standardisé.

D’autres établissements, comme l’Université de Montréal, exigent un relevé de notes. Dans ce cas-ci, les enfants non scolarisés devront prendre des cours pour adultes pour obtenir les préalables pour entrer au cégep et éventuellement à l’université.

Que disent les experts?

Difficile d’établir clairement si le unschooling fonctionne, parce qu’il y a encore très peu de recherches universitaires sur le sujet.

L’une des études les plus détaillées a été publiée en 2015 par deux chercheurs américains. Peter Gray et Gina Riley ont interviewé 75 jeunes adultes qui ont été non scolarisés, dont plusieurs Canadiens.

La grande majorité d’entre eux semblaient très bien se débrouiller à l’âge adulte et posaient un regard positif sur leur parcours:

Gina Riley explique que, parmi les répondants, bon nombre sont devenus artistes ou entrepreneurs, des métiers qui exigent d’être autonomes et débrouillards. Des traits de personnalité que développent souvent les enfants non scolarisés.

« Oui, il y a des écarts » avec les enfants qui sont allés à l’école, reconnaît Gina Riley. « Ils n’ont pas nécessairement été exposés au calcul différentiel », mais, selon elle, la force des jeunes non scolarisés est de savoir où aller chercher les outils dont ils ont besoin pour progresser.

Ce n’est pas nécessairement vrai pour tous les enfants, répond la professeure de l’Université de Montréal Christine Brabant, qui se spécialise dans les pratiques d’éducation alternative.

À son avis, les enfants très curieux, débrouillards et autonomes peuvent « se faire une belle éducation dans un système de unschooling ».

Un choix pour toutes les familles?

La professeure Christine Brabant ne croit pas non plus que tous les parents aient les ressources pour réussir dans le monde du unschooling.

Souvent, les exemples à succès, dit-elle, ce sont avec « des parents très éduqués, [...] voyageurs, où l’enfant grandit dans un environnement privilégié ».

Au contraire, ajoute-t-elle, là où il y a lieu de douter, c'est quand « les parents ont vraiment une situation plus difficile, un bagage culturel plus mince, et où ils seraient moins disponibles pour l'éducation de l'enfant ».

En pratique, ce sont surtout les mères qui restent à la maison et les pères qui travaillent, selon ce qu’a constaté Gina Riley dans ses recherches. Elle ajoute quand même qu’il y a des parents célibataires qui parviennent à faire de la non-scolarisation, soit en travaillant de la maison, soit en dirigeant leur propre entreprise.

La non-scolarisation, un choix risqué?

La chercheuse montréalaise Sandra Martin-Chang est plus critique. Elle a comparé le développement d’enfants de 5 à 10 ans qui allaient en classe et ceux qui faisaient de la non-scolarisation. L’échantillon était très petit, mais elle a constaté que les enfants qui ne suivaient pas de programme scolaire « performaient moins bien aux tests standardisés ».

À cela, les parents qui font de la non-scolarisation répondront sans doute qu’il est normal que leurs enfants soient moins performants dans des tests standardisés, parce que ces tests sont basés sur le programme scolaire.

Leurs enfants, disent-ils souvent, ne savent pas tout ce qu’on apprend normalement à l’école, mais connaissent beaucoup d’autres choses. Et puis, quand ils décident d’apprendre à lire, que ce soit à 6 ou à 10 ans, ils le veulent vraiment.

Mais Sandra Martin-Chang croit que de ne pas savoir lire jusqu’à l’âge de 10 ans, par exemple, peut priver les enfants d'une panoplie de connaissances et de compétences, ce qui peut vraiment hypothéquer leur développement.

Elle admet qu’il y a des matières qui ne sont pas toujours plaisantes à apprendre, notamment l'étude des verbes irréguliers, mais ça ne les rend pas moins nécessaires. Et c'est pour cette raison, selon elle, qu'elles sont enseignées à l'école.

« Pour moi, la non-scolarisation, c’est un peu comme laisser les enfants décider ce qu’ils veulent manger dès un très jeune âge. C’est notre travail comme parent de nous assurer que nos enfants sont bien nourris.» - Sandra Martin-Chang, professeure en éducation à l'Université Concordia

Qu’ils soient favorables ou non à la non-scolarisation, tous ces experts s’entendent pour dire que cette éducation marginale et ses impacts sur l’enfant ne sont pas assez étudiés.

Pour Sandra Martin-Chang, il est urgent de trouver plus de réponses pour mieux guider les familles. « Souvent, dit-elle, ce sont des parents bien intentionnés qui sont très préoccupés par le développement de leur enfant. » Il faut s’assurer qu’ils sont sur la bonne voie, conclut-elle.

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