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06/09/2016 08:00 EDT | Actualisé 07/09/2016 07:45 EDT

«À l'abri des hommes et des choses» de Stéphanie Boulay: 1er roman d'une beauté troublante

Samuel Larochelle

Si certains la résument bien maladroitement à « la moitié blonde des Sœurs Boulay », d’autres savent que l’auteure-compositrice-interprète possède aussi un talent brut pour l’écriture littéraire. Dans son premier roman, À l’abri des hommes et des choses, Stéphanie Boulay propose un univers sombre aux premiers abords, mais d’où émerge une lumière cuivrée qui marque les esprits.

L’écrivaine-chanteuse invite les lecteurs dans la tête d’une petite fille d’un âge inconnu qui vit avec Titi, peut-être bien sa sœur ou sa mère, on ne sait trop. Au fil des pages, la fillette qu’on abandonne souvent et à qui l’ont ment sans arrêt découvre l’amour et l’amitié, avec les grandes et les petites tragédies que cela implique.

«Ensuite j’ai mis une lettre d’affection qui disait je t’aime sous la porte, ensuite j’ai glissé chaque macaroni un à un sous la porte, ensuite j’ai balayé le plancher avec mes cheveux, ensuite j’ai pleuré des larmes à terre avec des vrais bruits de gouttes. Elle était le silence.» - Extrait de À l’abri des hommes et des choses

Sa voix unique, ses tournures de phrases déconstruites et ses métaphores belles comme des caresses ont pris d’assaut l’imagination de Stéphanie Boulay. «J’ai tellement été inspirée pour écrire ce roman. J’écrivais page après page, comme si je tirais sur un fil sans fin. En tournée, tout le monde sortait et je restais à l’intérieur pour écrire. Même en voyage, j’écrivais trois heures par jour. J’avais peur de ne pas capter la fibre créative pendant qu’elle passait et de la perdre à jamais.»

Résultat: 150 pages où se côtoient une plume vulnérable, des mots durs et des phrases enveloppantes. Un univers où l’on découvre une fillette sans nom qui trouve que ce n’est pas facile d’être à l’intérieur d’elle-même. Une anxieuse qui se diminue constamment, alors qu’elle possède un regard extrêmement lucide sur le monde.

«Elle a une façon tellement sensible de voir ce qui se passe qu’elle est parfois plus raisonnée que tous les autres. Mais elle n’a vraiment pas confiance en ses moyens. Elle existe si peu que ça fait du sens qu’elle n’ait pas de nom. Moi-même, ce que je connais d’elle s’arrête à sa connaissance d’elle-même. Au fil de l’histoire, elle apprend à découvrir qui elle est, à le gérer et à accepter qu’on est seul dans la vie, quoiqu’il arrive.»

Boulay confie que son personnage est une version d’elle-même exposant 100. «Elle est vraiment mésadaptée dans ce monde et je sais exactement comment elle se sent. Je me suis toujours sentie comme la petite fille qui aimerait être dans la cour des grands, mais qui ne sait pas comment et qui décide de les observer. Pas que je refuse de vieillir physiquement, mais je ne me sens pas comme une adulte. J’aime jouer, être folle et partir sur une dérape. J’ai encore une grande proximité avec l’enfance.»

Elle se sent tout aussi interpellée par la relation d’interdépendance qui se dessine entre Titi et la fillette, alors que la plus vieille ignore qu’elle dépend autant de sa cadette que l’inverse. «Il y a quelque chose qui me touche beaucoup dans ces histoires de famille où les parents ne vont pas bien et où les enfants doivent grandir plus vite pour prendre les choses en main.»

«Moi et les gens qui m’entourent, on est tous un peu les enfants de baby-boomers qui n’ont jamais appris s’exprimer, à nommer leurs émotions et les gérer. Et nous, on a plus appris à s’écouter et à développer une vision assez lucide de nos parents. Je viens justement de finir une toune avec Mélanie sur le fait que chaque génération avance plus que la précédente, que les rôles s’inversent et que les enfants apprennent aussi à leurs parents.»

Impossible de faire abstraction de la carrière musicale qu’elle mène depuis des années. Pourtant, la créatrice affirme que l’écriture littéraire est arrivée dans sa vie bien avant la musique. «À partir de huit ans, j’écrivais à la main des histoires de 3 ou 4 pages. Ma famille me niaisait en disant que j’allais devenir écrivaine. Au secondaire et au cégep, le français et les compositions étaient vraiment mes forces.»

Alors, pourquoi avoir choisi la musique? «À la fin du secondaire, j’ai débuté des cours de chant et j’ai gagné le concours Secondaire en spectacle dès ma première participation. J’adorais la musique et la scène, mais j’ai choisi cette voie-là parce que le prix venait justifier des études dans le domaine. Comme si devenir chanteuse était soudainement un chemin plus safe que l’écriture littéraire.»

Après ses études en musique, elle s’est tout de même inscrite au certificat en création littéraire. Et encore aujourd’hui, l’écriture demeure sa principale alliée contre la solitude.

«Je suis hyper entourée 80 % du temps, j’ai un cercle d’amis forts et j’habite en communauté. Donc, je ne me sens jamais seule physiquement, mais la solitude m’habite depuis toujours et tout le temps. Dans une foule, je me sens souvent seule et inadéquate, avec un genre de vide sans fond qui me pousse à créer, pour avoir l’impression d’être comprise. L’écriture, la chanson et la scène, ce sont toutes des façons de me sentir embrasser dans ce que je suis.»

Le processus créatif semble salvateur, particulièrement quand il est question de littérature. «En musique, on s’isole dans un chalet pour créer, sans chercher à plaire, avant de s’exposer. Mais dans l’écriture littéraire, c’est comme si je restais davantage dans le huis clos. Je ne me peigne pas, je suis en pyjama et personne ne me regarde. C’est comme le premier endroit où être moi-même, c’est correct. Avant de déposer mon manuscrit, je n’avais aucune considération extérieure et ça m’apaisait.»

Sont ensuite venus le travail d’édition avec Stéphane Dompierre chez Québec Amérique et la mise au monde publique du roman. Une étape qui ressemble peu au lancement du premier album des Sœurs Boulay. Et pas seulement parce que Stéphanie est seule à défendre l’œuvre.

«Avec le premier album, il y avait plus de stress, parce qu’on ne savait pas à quoi s’attendre et qu’on ne connaissait pas le milieu. En plus, on était tellement tannée de manger du Kraft Dinner qu’on espérait vraiment que ça marche. On avait faim de réussite!»

«Mais pour le livre, je n’ai pas d’énormes ambitions commerciales. Je me sens comme si j’avais accompli tout ce que je voulais dans la vie : réussir en musique et publier un livre. Je suis déjà comblée en sachant que plein de gens que j’admire l’ont lu et aimé, et je suis en train de réaliser que ça va sortir en librairies et que des inconnus y auront accès.»

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