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03/09/2016 00:14 EDT | Actualisé 03/09/2017 01:12 EDT

Kanye West : admirer le dieu venu de l'espace

Artiste de génie visionnaire pour les uns, mégalomane égocentrique pour les autres, Kanye West loge aux antipodes : on l'adore ou on le déteste. Et l'Américain a réussi à montrer toutes les facettes de sa personnalité vendredi au Centre Bell avec sa tournée Saint Pablo.

Un texte de Philippe Rezzonico

Bonne idée, ça, Saint Pablo - tirée du récent album The Life of Pablo - venant d'un artiste qui a mis en marché en 2013 un disque (Yeezus) qui comprenait une chanson intitulée I Am A God.

Que font les saints et les dieux? Jésus marchait sur l'eau, parait-il. West, lui, a décidé de livrer la totalité de sa prestation sur une plateforme suspendue au-dessus du parterre du Centre Bell.

Durant 100 minutes, Kanye West a littéralement survolé ses admirateurs qui le vénèrent, tel un prêcheur au-dessus de ses sujets.

Installé sur une scène carrée arrimée à huit câbles au plafond qui défilaient sur des rails, l'Américain, qui portait un harnais sous ses vêtements, était retenu par un câble fixé au centre de la plateforme dont l'image ramenait au cordon ombilical qui retient à la vie.

Sans cette mesure de sécurité élémentaire, l'aventure scénique aurait pu avoir des conséquences néfastes, surtout quand la plateforme mouvante était inclinée. Le harnais n'était toutefois pas assez encombrant pour empêcher West de s'éclater lors de l'interprétation de quelques-uns de ses titres les plus dynamités comme Niggas in Paris, Power et All of The Lights (la frénésie totale).

Suspendue dans les hauteurs du Centre Bell ou éclairée presque exclusivement par des lumières rouges, la structure flottante de West pouvait générer des effets de lumières directement sur les spectateurs placés sous lui.

Quand les faisceaux jaunes étaient braqués sur admirateurs qui fixaient le plafond du Centre Bell, des images du film Rencontre du troisième type, de Blade Runner, ou de la télésérie X-Files venaient immédiatement à l'esprit. On avait l'impression que West était un extra-terrestre provenant de l'espace qui allait se poser sur notre planète.

Malheureusement, une couche de fumée artificielle persistante troublait le tout, quand le Centre Bell n'était pas carrément plongé dans la pénombre. Même avec des images diffusées sur les écrans supérieurs, il y a peu de gens qui ont vu franchement le visage de la vedette durant la soirée.

Audacieuse et spectaculaire au possible, cette mise en scène s'est retournée en partie contre West.

Vouloir survoler la foule sur une passerelle, une rampe ou une structure quelconque comme l'ont fait Justin Timberlake, Rihanna, U2, Madonna et même Tina Turner lors des 15 dernières années, c'est un coup d'éclat. Cela dure quelques instants, le temps d'une chanson ou deux, et ça demeure un moment fort d'un spectacle.

Quand on reprend l'idée et que l'on décide de l'appliquer à la totalité d'un concert, ça devient un concept. Et un concept, cela a des limites.

Durant la première demi-heure, les amateurs étaient quelque peu déroutés au parterre qui était transformé en une immense piste de danse. Quand la plateforme au-dessus d'eux était trop basse, ces derniers ne pouvaient voir West et des mouvements désordonnés de foule étaient perceptibles.

Certains spectateurs préféraient prendre de la distance et, bien sûr, filmer la scène avec leurs téléphones intelligents. Les autres dansaient comme des petits fous.

Mais une fois l'effet de surprise passé, en définitive, nous avions un artiste qui est demeuré - paradoxe - plus isolé sur son radeau de la méduse... Pardon, sur son radeau du rap, qu'un chanteur qui demeure cloué derrière son micro sur une scène traditionnelle.

Cela dit, je me dis que ce spectacle devait être plus plaisant à vivre au parterre que dans les gradins.

Bien sûr, nombre de chansons ont comblé le fossé entre les cimes du Centre Bell et le parterre, certaines (Runaway, Gold Digger, Touch the Sky) étant interprétées à l'unisson par des milliers de voix. Mais cette foule en liesse n'a pu masquer le fait qu'une portion considérable de la musique entendue durant la soirée était mise en boîte (échantillonnages, voix préenregistrées, chœurs).

Sans compter l'Auto-Tune et le fait que, trop souvent, certains titres étaient drôlement écourtés, comme si ce jeune public multiculturel avait un déficit d'attention quand une chanson dépassait les deux minutes.

Kayne West a tout de même surpris, si l'on peut dire, par son calme : pas d'envolée à l'emporte-pièce pour dénoncer quiconque, pas de vacheries proférées à l'endroit de Taylor Swift - hormis les paroles de Famous, qu'il a interprétée - et même un rappel à l'ordre à des gens au parterre afin de ne pas bousculer des jeunes femmes.

Classe, le Kanye... Quoique je ne suis pas convaincu qu'une reproduction d'une photo de sa femme (Kim Kardashian) jouant au tennis en bikini au dos d'un t-shirt vendu aux kiosques à souvenirs soit une bonne idée. Mais bon... Madame a dû donner son accord.

Je disais d'entrée de jeu que la perception que les gens ont de Kanye West est aux antipodes. Mais parfois, il faut admettre qu'il peut faire l'unanimité. Notamment quand il déclare : « Dans 20 ans, vous allez vous rappeler de cette soirée ». En effet. Peu importe que l'on ait aimé ou pas ce spectacle, nul doute que l'on ne l'oubliera pas.