POLITIQUE
03/09/2016 07:35 EDT

Enquête nationale sur les femmes autochtones disparues ou assassinées : Les audiences seront chargées en émotions, dit Michèle Audette (VIDÉO)

QUÉBEC – La commissaire Michèle Audette sait déjà que l’enquête nationale sur les femmes autochtones disparues ou assassinées sera difficile émotivement. Ses collègues et elle seront d’ailleurs suivis par des professionnels en services psychosociaux.

Pendant les deux prochaines années, les cinq commissaires entendront à travers le Canada les témoignages de familles qui ont perdu leurs filles dans des circonstances tragiques. Ces confidences risquent d’être lourdes à porter.

«Au quotidien, on a des gens qui vont nous soutenir moralement et psychologiquement, pendant les audiences, pendant le travail, après le travail, explique la commissaire Michèle Audette. Et ce, justement, pour rester fort et équilibrer. Et [il faudra] accepter entre nous de dire ‘cette semaine, il faut que j’arrête’.»

Les services de professionnels en santé psychosociale seront également mis à la disposition des citoyens qui viendront témoigner. «Et j’espère que la communauté va les aider une fois qu’on sera partis», ajoute-t-elle.

D’ailleurs, la nécessité d’un accompagnement professionnel est ressortie rapidement des consultations qui ont mené à la commission. «Les gens qui n’étaient pas préparés, ou qui pensaient être prêts, nous disaient qu’ils n’ont jamais vécu [quelque chose comme] ça de leur vie», dit-elle.

Une situation méconnue au Québec

Née d’une mère innue et d’un père québécois blanc, Michèle Audette connaît trop bien la violence faite aux femmes autochtones. Elle-même a été victime d’agressions sexuelles dans sa jeunesse et sa petite cousine a récemment été enlevée, puis retrouvée saine et sauve.

Alors qu’elle était à la tête de l'Association des femmes autochtones du Canada pendant les années Harper, la femme de 45 ans a fréquemment réclamé une telle enquête. Candidate libérale défaite en octobre dernier, elle poursuivra donc son travail dans cette commission d'enquête créée par le gouvernement Trudeau. Les travaux seront présidés par Marion Buller (première femme membre des Premières Nations à être nommée juge en Colombie-Britannique, en 1994), et Michèle Audette sera accompagnée de quatre autres commissaires, soit Qajaq Robinson, Marilyn Poitras et Brian Eyolfson.

Pour la commissaire, l’enquête nationale sur les femmes autochtones disparues ou assassinées représente un événement «historique». «Ça n’arrivera pas deux fois», souligne-t-elle.

L’enquête permettra de jeter un éclairage sur l’ensemble du phénomène au Canada. Certaines régions ont déjà étudié la question en profondeur, notamment en Colombie-Britannique où la commission Oppal a été mise sur pied dans la foulée de l’affaire Pickton. «À d’autres endroits, il y a des lacunes, sinon un fossé énorme, explique Michèle Audette. Et le meilleur exemple, c’est le Québec. On n’a pas beaucoup de recherches qui parlent des femmes assassinées et disparues.»

Si plusieurs Québécois ont pris conscience du problème au cours des 20 dernières, d’autres doivent s’attendre à une dure prise de conscience au cours des travaux. «Certains vont se dire ‘enfin, on va mettre au fait ce qui se passe au Canada, notamment au Québec’, prévoit la commissaire. Mais d’autres vont se dire ‘ça ne se peut pas, ça ne peut pas être aussi réel, même chez nous dans notre propre cours.»

Dans un rapport publié en 2014, la GRC estimait qu'entre 1980 et 2012, 1017 femmes autochtones avaient été assassinées et que 164 autres étaient disparues. Une mise à jour de 2015 faisait état de 32 meurtres et 11 disparitions additionnels pour les années 2013 et 2014.

Ce chiffre a depuis été remis en question, notamment par l'AFAC, qui l'a plutôt situé à 4000. La ministre des Affaires autochtones, Carolyn Bennett, a aussi dit croire que l'ampleur de la tragédie était sous-estimée en février dernier.

Deux enquêtes?

Pour la commissaire Audette, rien n’empêche que le Québec mène en parallèle une enquête sur les agissements de ses policiers auprès de femmes autochtones, notamment à Val-d’Or. «Dans ma tête à moi, elles devraient être complémentaires, et non, faire le même exercice», dit-elle.

Toutefois, il faudra attendre de connaître les détails du mandat de la commission, la semaine prochaine, pour savoir si une enquête québécoise est toujours nécessaire.

Le chef de l'Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador, Ghislain Picard, réclame la tenue d'une enquête propre au Québec, une option qu'a écartée il y a deux semaines la ministre québécoise de la Justice, Stéphanie Vallée. Afin de justifier son refus, la ministre a plaidé que la tenue de deux commissions distinctes contraindrait les femmes et les victimes à témoigner de leurs douloureuses expériences à deux reprises.

Au contraire, Michèle Audette estime que certaines familles souhaitent témoigner plus d’une fois. «Il y a des femmes qui veulent raconter leur histoire le plus souvent possible pour faire de l’éducation, de la sensibilisation, souligne-t-elle. Alors que d’autres disent ‘je veux la raconter une fois et je veux que ça change’.»

Avec La Presse Canadienne

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