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Jane Philpott veut imposer des conditions aux nouvelles dépenses de santé, le Québec dit «certainement pas»

OTTAWA — La ministre de la Santé du Canada veut savoir comment les provinces investiraient le financement fédéral supplémentaire avant d’accepter d’injecter de nouvelles sommes – une position que le Québec juge inacceptable.

Dans une entrevue accordée au Huffington Post Canada, Jane Philpott a déclaré que le gouvernement fédéral considérait les négociations d’un nouvel accord sur la santé comme une occasion d’encourager des réformes importantes dans le secteur des soins de santé.

«C’est une rare occasion», a-t-elle dit. Le dernier accord sur la santé négocié entre les provinces et le gouvernement fédéral a douze ans. Le nouveau gouvernement estime pouvoir jouer «un rôle important dans le secteur de la santé», a affirmé la ministre Philpott. Toutefois, bien que les besoins du système de soins de santé soient importants, a-t-elle dit, particulièrement en raison du vieillissement de la population, le pays est confronté à une «incertitude économique».

Les libéraux «n'envisagent pas» d'augmenter le transfert fédéral annuel en matière de santé au-delà du facteur d’indexation actuel de 3 %, a-t-elle confirmé au HuffPost la semaine dernière en marge des réunions du caucus libéral à Saguenay, au Québec. Selon l’entente de 2004, le Transfert canadien en matière de santé a augmenté de 6 % annuellement, mais l’an prochain, en raison d’une décision imposée par l’ancien gouvernement conservateur, le transfert chutera à 3 %.

Les libéraux respecteront leur promesse électorale de dépenser 3 G$ sur 4 ans en matière de soins à domicile et de soins palliatifs, a dit la ministre Philpott, mais elle s’est montrée évasive à savoir combien d’argent sera investi. Les priorités d’Ottawa portent sur les soins à domicile et la santé mentale, et les provinces s’entendent sur les besoins de ces domaines. Si, au cours des négociations, le gouvernement fédéral fait la lumière sur d’autres besoins, a dit la ministre Philpott, «nous verrons s’il est nécessaire d’investir d’autres sommes».

«Nous n’avons pas d’aussi bons résultats que prévu»

Dans un discours prononcé devant l’Association médicale canadienne la semaine dernière, cependant, la ministre Philpott a soutenu que d’injecter plus d’argent dans le système de soins de santé n’est pas nécessairement la solution. Ce qu’il faut, a-t-elle dit aux médecins, c’est une réforme structurelle.

«[Les Canadiens] sont de toute évidence et avec raison fiers d’avoir une assurance-maladie canadienne financée et couverte par l’État, mais nous n’avons pas d’aussi bons résultats que prévu», a confié la ministre Philpott au HuffPost.

Quand on le compare avec d’autres pays, a-t-elle dit, le Canada fait partie de ceux qui dépensent le plus en matière de soins de santé, mais les résultats ne sont pas à la hauteur.

«Nous savons comment offrir de meilleurs soins à moindres coûts, mais le système n’est pas conçu convenablement», dit-elle.

Le système d’assurance-maladie a été conçu dans les années 1950 et 1960, alors que les soins étaient principalement prodigués par des médecins et dans des hôpitaux, a-t-elle dit. Aujourd’hui, avec l’évolution de la technologie et des soins de santé, des services médicaux peuvent être fournis à domicile et dans la communauté, alors qu’une hospitalisation coûte 1000 $ par jour.

Les provinces doivent «présenter leurs arguments»

«Les gens seront plus heureux. Ils seront en meilleure santé. Il en coûtera moins cher, mais il faut trouver une façon d’inciter le système à aller dans cette direction.»

La solution de la ministre Philpott est de demander aux provinces de proposer de secteurs où elles sont prêtes à injecter de l’argent pour aider à réformer le système. Elle veut les encourager à le faire.

Elle veut également des résultats mesurables.

Les provinces doivent «présenter leurs arguments», a-t-elle confié au HuffPost. «Elles doivent simplement indiquer le genre de projets qu’elles ont en tête en matière de santé, de soins à domicile, voilà nos attentes. Ce pourrait être le temps d’attente en matière de santé mentale ou le nombre de personnes qui devraient avoir accès aux soins palliatifs en ce moment. Elles doivent nous indiquer qu’il s’agit du genre de projet dans lequel elles désirent investir… et nous serons prêts à investir», a-t-elle dit.

La ministre Philpott souhaite que les investissements du fédéral servent à diversifier et à adopter des projets à petite échelle qui fonctionnent. Elle donne en exemple un programme paramédical en Nouvelle-Écosse et un autre auquel elle a participé en tant que médecin de famille où, sur une base régulière, un paramédical visitait des patients à domicile qui souffraient de problèmes tels que des maladies pulmonaires obstructives chroniques, de l’insuffisance cardiaque congestive et du diabète.

Le paramédical était intégré électroniquement au sein de l’équipe de médecine familiale, avait accès aux dossiers électroniques et pouvait communiquer avec le médecin par téléphone ou message instantané afin d’ajuster les médicaments au besoin. Le paramédical pouvait également rendre visite à des patients qui ne se sentaient pas bien plutôt que de les diriger vers une salle d’urgence, à un coût beaucoup plus élevé.

«Nous croyons qu’il est responsable d’investir dans des domaines où nous savons que les Canadiens sentent que le système ne répond pas à leurs besoins», a-t-elle dit. Le gouvernement fédéral souhaite «donner aux provinces et territoires l’occasion d’apporter ce genre d’améliorations et de mesurer ces améliorations».

Elle a ajouté que les libéraux s’intéressent aux résultats et à la prestation.

«Pour que nous investissions dans les soins de santé, il est responsable de savoir comment l’argent sera utilisé.»

— La ministre de la Santé, Jane Philpott

«Le gouvernement fédéral a déjà fait état d’un grand nombre de priorités – d’engagements, a dit la ministre Philpott en toute honnêteté. Pour que nous investissions dans les soins de santé, il est responsable de savoir comment l’argent sera utilisé.»

À l’instar des investissements en matière d’infrastructures, a-t-elle dit, les provinces et territoires «doivent comprendre ce à quoi peuvent s’attendre les Canadiens et il doit y avoir un bilan de rentabilité pour ce que veulent faire les provinces et territoires».

Tous les leaders en matière de politiques ont la responsabilité de s’assurer que, lorsqu’ils dépensent de l’argent, ils savent à quoi cela servira et quels sont les résultats attendus, a-t-elle ajouté.

«Vous savez, je crois qu’il y aura une véritable ouverture à cette idée.»

«Certainement pas», a dit fermement le Québec

Des provinces comme l’Ontario, la Nouvelle-Écosse et la Colombie-Britannique sont peut-être d’accord avec le plan du gouvernement fédéral, mais le Québec s’y oppose fermement.

«Je ne peux pas être d’accord avec cela», a confié mardi au HuffPost le ministre québécois de la Santé Gaétan Barrette dans une entrevue téléphonique.

Les libéraux fédéraux – et la ministre Philpott elle-même — ont accepté d’adhérer au principe du fédéralisme asymétrique, a dit Gaétan Barrette. «En disant cela au Québec, par définition, cela signifie qu’il n’y a aucune condition.»

«En tant que gouvernement, nous n’accepterons pas une entente bilatérale extrêmement détaillée», a-t-il dit.

Ottawa, a-t-il dit, évolue seulement dans cette direction «pour obtenir du crédit, du crédit politique. C’est tout ce qu’ils font. Et ce n’est pas bien».

Il ne fait «aucun doute» que le Québec injectera l’argent «aux bons endroits» et «aucun doute» que, dans un an, la province sera en mesure de démontrer «des résultats adéquats», a dit Gaétan Barrette.

«Je peux aller la voir et lui dire de regarder ce que nous faisons, et comment nous mesurons les résultats, mais je ne signerai pas un document qui m’impose de le faire», a-t-il confié au HuffPost.

«Puisqu’elle [la ministre Philpott] le sait, a ajouté M. Barrette, le fait de se camper dans sa position indique clairement qu’elle ne veut pas vraiment investir d’argent dans le prochain budget».

«C’est l’histoire de l’œuf et de la poule»

«C’est l’histoire de l’œuf et de la poule, a-t-il dit. La poule, c’est le financement. Le reste devrait être facile et réalisable. L’enjeu, c’est le financement.»

S’il y a 3 G$ pour les soins à domicile, et 1 G$ l’an prochain en matière de santé mentale, a dit Gaétan Barrette, le tout devrait être «réalisable».

«Cependant, la poule doit venir en premier. Il n’y a pas d’œuf sans poule.»

Le Québec, a-t-il ajouté, n’a pas besoin que le gouvernement fédéral fasse pression pour des réformes.

«Je suis à réformer notre système au Québec d’une manière qui n’a pas encore été faite ailleurs au Canada, a-t-il dit. Je n’ai donc pas de leçon à recevoir. Je suis à écrire cette leçon. Je [suis en train de le faire] …. J’ai [simplement] besoin de l’argent pour tout mettre en œuvre.»

Ottawa demeure optimiste

«L’impasse est classique», a reconnu la ministre Philpott.

«La réalité est la suivante : la collaboration est la clé de la réussite et je souhaite beaucoup collaborer. Voilà le message que je tente de clamer haut et fort», a-t-elle dit.

Les résultats mesurables ne doivent pas être «un bâton dans les roues», a-t-elle confié au HuffPost.

«Est-ce une condition ou plutôt ce que nous visons à accomplir ensemble? a-t-elle demandé. C’est un objectif mesurable, et nous mesurons les choses afin de pouvoir les améliorer.»

«Nous ne mesurons pas les choses en guise de punition. Nous mesurons les choses afin de savoir quels programmes connaissent le succès et, dans le cas contraire, afin de nous donner des idées sur la façon d’améliorer le système.»

Elle a défendu les mesures d’Ottawa, qui pourraient être considérées par certains comme une ingérence dans les compétences des provinces, en soulignant le rôle du gouvernement fédéral en matière de soins de santé. La prestation de soins est de compétence provinciale, a-t-elle dit, mais Ottawa finance et dirige la recherche, supervise la réglementation des médicaments et les épreuves d’innocuité. Cette année, Ottawa a déjà transféré 36 G$ aux provinces en matière de financement des soins de santé.

En janvier, alors que les ministres de la Santé se sont rencontrés pour amorcer les négociations, la ministre Philpott a remarqué que toutes les provinces s’entendaient pour se concentrer sur les mêmes domaines. «C’était clair», a-t-elle dit.

Ensemble, il a été décidé de :

  • améliorer l’abordabilité et l’accessibilité aux médicaments sur ordonnance;
  • améliorer le service en matière de santé mentale, de soins à domicile et de soins dans la communauté afin de répondre aux besoins des patients plus près de chez eux et en dehors des institutions;
  • promouvoir l’innovation en matière de services de soins de santé afin de répandre et d’adapter des approches éprouvées et prometteuses pour améliorer la qualité des soins et la rentabilité.

Toutefois, bien que les provinces s’entendent sur les domaines prioritaires, la ministre Philpott a reconnu que celles-ci n’ont pas accepté que le financement soit lié à ces projets.

Le gouvernement fédéral a proposé des ententes bilatérales qui tiendraient compte des situations particulières des provinces.

La Colombie-Britannique et les provinces maritimes soutiennent, par exemple, que leurs situations sont particulières en raison de leurs importantes populations de personnes du troisième âge, qui représentent des coûts de santé plus importants.

La ministre Philpott a suggéré que le gouvernement fédéral pourrait songer à donner aux provinces plus d’argent à consacrer à cette «charge supplémentaire», mais elle a souligné d’autres facteurs qui font augmenter les coûts comme l’éloignement, dans les territoires et dans certaines régions nordiques des provinces, dont il faudrait également tenir compte.

Différentes ententes peuvent être conclues, a suggéré la ministre Philpott. «Toutefois, à la fin, les 14 personnes autour de la table doivent s’entendre sur ce qui est juste. Ainsi, dans une certaine mesure, ces conversations doivent avoir lieu.»

Les ministres de la Santé doivent se réunir de nouveau au mois d’octobre. Il a été question d’un plan quinquennal, mais la durée du nouvel accord en matière de santé, les sommes disponibles et la façon de les dépenser n’ont pas encore fait l’objet de discussion.

Cela fait partie de la «conversation difficile» qui s’en vient, a dit la ministre Philpott. Elle espère «offrir le financement le plus rapidement possible» en ce qui concerne le budget 2007.

«Je suis décidée à obtenir le meilleur investissement possible en matière de santé, mais il y a de toute évidence beaucoup de travail à faire pour s’entendre sur la façon d’améliorer les soins de santé pour les Canadiens et les améliorations auxquelles il faut s’attendre en fonction de l’argent investi.»

Ce texte initialement publié sur le Huffington Post Canada a été traduit de l’anglais.

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