DIVERTISSEMENT
31/08/2016 02:15 EDT

«C'est pas tout d'éduquer un peuple, il faut le cultiver!» - Michel Dumont

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Woman using phone during movie at cinema

Les fidèles abonnés vieillissent. Les spectateurs sont confrontés à une offre de divertissement exponentielle. Les jeunes ne répondent absolument pas aux mêmes stimuli marketing que leurs prédécesseurs. Face à de tels défis, comment les institutions culturelles pourront-elles se renouveler, voire survivre? Interpellé par la question, le comédien Michel Dumont, directeur artistique chez Duceppe depuis 25 ans, parle ouvertement de ses doutes, des solutions qui sont tentées et de la transition du milieu théâtral.

La moyenne d’âge du public chez Duceppe oscille entre 45 et 50 ans. Que faites-vous pour toucher les jeunes?

On invite les écoles à venir voir nos pièces et une fois que les ados sont ici, ils trippent! Mais c’est de les amener, le défi. On offre moins de représentations scolaires qu’avant, car les écoles n’ont pas assez d’argent pour louer des autobus…

Peu à peu, le rapport entre le théâtre et les jeunes s’est déglingué. Quand je pose des questions à un groupe, deux jeunes sur 27 connaissent Jean Duceppe et personne ne connait une grande dame comme Denise Pelletier. Ici, quand t’es mort, t’es mort! Ces comédiens-là ne sont plus dans la réalité quotidienne. Mais il faut amener les ados à s’intéresser à ça! C’est pas tout d’éduquer un peuple, il faut le cultiver!

À qui appartient cette responsabilité?

La dernière fois que j’ai rencontré le ministre de la Culture et des Communications, Luc Fortin, on a évoqué l’idée d’une approche conjointe avec le gouvernement. Un peu comme avec les messages de prudence sur les routes, on pourrait valoriser la culture et le théâtre. On aimerait aussi du financement pour aller davantage dans les écoles pour jouer des extraits et présenter les personnages, questionner de stimuler les jeunes.

Mais à la base, si les jeunes ne se déplacent pas, ça dépend aussi des parents. Et pour les convaincre de venir nous voir, il faut maintenant que ce soit très événementiel, parce qu’il y a des choses à faire partout. L’an dernier, la pièce de Tremblay, Encore une fois si vous permettez, a été un événement. Mais on ne peut pas en créer cinq par saisons, car il n’y aurait plus rien de spécial. Il faut trouver comment créer l’étincelle pour chaque pièce, mais aussi se demander où s’arrêter pour créer l’événement.

Quelles actions avez-vous posées pour rejoindre directement les jeunes?

On essaie des abonnements parent-enfant, des tarifs réduits pour les 12-17 ans et les 18-30 ans, des visites de coulisses, des causeries après-spectacles et des programmes plus punchés. Évidemment, on va sur les réseaux sociaux. Moi, j’ai 75 ans et j’essaie de bien comprendre ce que ça veut dire. Il faut utiliser ces médiums comme il faut pour les intéresser.

Quand je demande aux jeunes de mon entourage s’ils vont au théâtre, ils me répondent qu’ils ont leurs habitudes à La Licorne ou au Théâtre d’Aujourd’hui, mais peu chez Duceppe. La dramaturgie a nécessairement quelque chose à voir avec ça. Chaque année, je me demande si mes pièces peuvent les intéresser. Mais les jeunes lisent peu les programmes pour découvrir ce qu’on propose. On est à une époque où on prend les choses, on ingurgite et c’est terminé. Ce n’est pas tout de montrer quelque chose aux jeunes, il faut leur apprendre à chercher et à comprendre. Je me demande si on le fait encore autant qu’avant…

Au cours des 5 dernières années, quelles pièces ont attiré le public le plus varié, incluant des jeunes?

La saison dernière, Encore une fois si vous permettez, c’était plein à craquer, avec des générations variées. Évidemment, Les liaisons dangereuses, avec son approche sexuelle, la femme peu habillée, le gars qui écrit la lettre sur le dos de la jeune fille… ça fait réagir, ça fait parler et ça attire. Il y a aussi Race qui a intéressé un large public, en posant des questions nécessaires sur le racisme. À leur âge, les jeunes préfèrent souvent se faire raconter histoire plutôt que de réfléchir sur le corpus, mais on les incite à faire les deux.

Pour les interpeller davantage, faut-il engager des créateurs plus jeunes?

Oui, il faut le faire! Mais c’est moins évident de découvrir de jeunes metteurs en scène que de jeunes acteurs, puisqu’on a entre autres les auditions du Quat’Sous pour ça. Comme tous les directeurs de théâtre, je vois plein de pièces à longueur d’année, mais je ne peux pas tout voir. Les jeunes artistes doivent m’approcher. Je trouve ça fabuleux de travailler avec un jeune dans la fin vingtaine ou dans la trentaine qui n’a pas vu une œuvre que Duceppe a monté il y a 25 ans et qui a sa propre vision. Quand un artiste vient s’assoir devant moi et qu’il m’explique clairement où il veut m’amener, je suis très ouvert.

Quelles pièces de la programmation 2016-2017 a le plus de potentiel pour toucher les jeunes spectateurs?

J’adorerais que les jeunes viennent voir Harold et Maude, où l’on suit un jeune de 19 ans aux idées suicidaires qui tombent amoureux d’une femme de presque 80 ans, encore pleine de vie. C’est le symbole parfait de la réconciliation entre la jeunesse et les personnes âgées. Aussi, Nos Femmes explore jusqu’où on est prêt à aller par amitié. Je pense que ça peut très bien résonner chez les jeunes. En cas de pluie, aucun remboursement est une histoire de tricherie et de manigances d’une tristesse inouïe. Ne m’oublie pas met en lumière la déportation de 3000 enfants en Australie, à qui on promettait la nature et l’air pur, mais qu’on a abusés.

C’est sûr que je me demande si la pièce Les héros peut intéresser les jeunes, avec son histoire de trois vieux bonhommes. Mais je ne peux pas monter cinq pièces qui vont seulement intéresser les jeunes. Si la salle est pleine d’ados et de gens dans la vingtaine, mais qu’on perd ceux qui nous suivent depuis deux décennies, c’est un cul-de-sac. On essaie des tas d’approches, mais personne n’arrive à mettre le doigt sur la façon de les attirer.

Pour consulter la programmation 2016-2017 de Duceppe, cliquez ici.

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