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29/07/2016 07:50 EDT | Actualisé 29/07/2016 07:51 EDT

20 ans plus tard, Bruny Surin fier d'avoir gâché la fête à Atlanta

ASSOCIATED PRESS
The Canadian men's 4X100 meter relay team celebrate after winning the gold medal at the Summer Olympic Games in Atlanta, Saturday, August 3, 1996. Seen from left to right are Robert Esmie, Bruny Surin, Donovan Bailey and Glenroy Gilbert. (AP Photo/Denis Paquin)

L’image a fait le tour du monde : Bruny Surin lève les bras en triomphe après avoir donné le témoin à Donovan Bailey et, en exultant, annonce la victoire du Canada au relais 4 x 100 m des Jeux olympiques d’Atlanta. Vingt ans plus tard, le Québécois se souvient d’une course parfaite qui lui donne encore des frissons et d’une fête qu’il a pris plaisir à gâcher.

Un texte de Guillaume Boucher

Aux États-Unis, le 3 août 1996 était annoncé comme un autre 4 juillet : une grande fête américaine - sportive celle-là - au relais 4 x 100 m, qui ne pouvait pas dérailler.

Robert Esmie, Glenroy Gilbert, Bruny Surin et Donovan Bailey avaient décroché l’or l’année précédente aux mondiaux de Göteborg. Mais les Américains n’en avaient que pour leurs sprinteurs, les médias américains ayant largement contribué à cette effervescence. Ils n’étaient pas prêts à un autre résultat que l’or pour les leurs, explique Bruny Surin.

« Les gens qui étaient venus voir la finale venaient voir les Américains gagner la médaille d’or. Après, ils se sont demandé ce qui s’était passé. Quand on a fait notre tour d’honneur, c’était froid, mais ce n’était pas grave! », se souvient le Québécois, le sourire aux lèvres.

« C’était comme quand tu arrives dans un party, que tu te dis que la bière va être bonne et que tu vas avoir du fun, mais que ça ne lève pas. C’est ça qui est arrivé. »

Donovan Bailey le motivateur

Une semaine plus tôt, Donovan Bailey avait pourtant préparé le public d’Atlanta, avec un succès tout aussi éclatant. Sa victoire au 100 m en 9,84 s, un record du monde, en plus de clouer le bec à ses rivaux américains, a donné un avantage psychologique à l’équipe canadienne, estime Bruny Surin.

« Tu arrives chez eux, pour l’épreuve-reine des Jeux olympiques, et tu te fais rentrer dedans par les Canadiens… Donovan, qui avait une grande gueule, il nous motivait. […] À l’entraînement, on disait qu’on allait botter des derrières. L’adrénaline était au plafond. Dans notre tête, c’était sûr qu’on allait gagner. »

Jon Drummond, Tim Harden, Michael Marsh et Dennis Mitchell étaient eux aussi convaincus de leur succès et l’ont fait savoir au quatuor canadien dans les minutes précédant la course. Mais leurs gestes et leurs attaques verbales étaient bien futiles aux yeux de leurs grands rivaux.

« On s’échauffait, les gars passaient devant nous et nous disaient : "We’re going to kick your ass", raconte Bruny Surin. Et ils faisaient des bruits de fusée avec leur bouche. On se disait : "Vous pouvez parler, mais vous allez voir tantôt." »

« Avec rage »

Bruny Surin dit avoir vécu des Jeux « bizarres » à Atlanta. Avant de les terminer en apothéose au relais, il avait vu son parcours prendre fin en demi-finales au 100 m, un résultat amer après sa 4e place sur la distance aux Jeux de Barcelone et sa médaille d'argent aux mondiaux de Göteborg un an plus tôt.

Il s’est bien sûr réjoui pour Donovan Bailey, mais regrettait de ne pas avoir pris part au spectacle. Ça a marqué sa préparation pour les relais. Sa section, la troisième, il l’a courue avec émotion.

« Je courrais avec rage, avec la déception que j’avais eue au 100 m, se souvient-il. Des fois ma fille dit qu’elle court sa vie et je trouve ça drôle. Mais c’était comme ça. J’ai tout donné et on a gagné la médaille d’or. »

Après la dernière courbe et un segment qu’il juge avoir couru parfaitement, Bruny Surin a transmis le témoin à Donovan Bailey et a levé les bras : un geste qui lui est venu comme un réflexe, dit-il, pas par arrogance. Il a senti que la victoire était déjà acquise et il a vu juste. Même en levant un peu le pied, Donovan Bailey a franchi la ligne trois gros dixièmes de seconde avant Dennis Mitchell.

« On était dans le couloir 6, les Américains, dans le 4, explique Bruny Surin. Ils disaient qu’ils allaient nous battre par 10 m. En sortant de la courbe, je me disais que si les Américains nous massacraient, ils seraient déjà devant nous et qu’ils apparaîtraient dans mon champ de vision. Mais en sortant du virage, je ne voyais personne. J’ai su tout de suite que c’était gagné. »

Bruny Surin a pleinement savouré le moment avec ses coéquipiers, avec lesquels il a d’ailleurs gardé le contact, même s’ils étaient nombreux aux États-Unis à vouloir passer rapidement à autre chose.

« On m’a dit que NBC a fait une pause publicitaire après notre victoire et que quand ils sont revenus en ondes, ils ont diffusé un autre sport. C’était comme s’ils s’étaient dit : "Qu’est-ce qu’ils font ces gars-là?" »

Inoubliable

Cette victoire à Atlanta est le plus grand moment de la carrière de Bruny Surin, avec le 9,84 qui lui a valu l’argent aux mondiaux de Séville en 1999, et qui lui permet encore d’être détenteur du record canadien sur 100 m, avec Donovan Bailey.

Chaque fois qu’il la revoit, il en a des frissons, admet-il. C’est qu’elle lui fait remonter le temps, jusqu’à sa jeunesse, quand son rêve olympique a pris forme, en plus de lui rappeler tout le chemin qu’il a dû parcourir pour s’y rendre.

« Quand j’étais petit, j’habitais à cinq minutes du centre Claude-Robillard. C’était ma deuxième maison. Je venais ici et c’était comme des mini-olympiades. À 17 ans, j’ai eu ce rêve d’aller aux Olympiques et de remporter une médaille. Les gens me disaient d’oublier ça, parce que j’habitais dans Saint-Michel et que je n’avais pas d’argent.

« Ça a pris des années et des années. Tout ça me revient à l’esprit quand je revois la course. C’est gravé dans ma tête. Je ne l’oublierai jamais. »

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