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14/07/2016 02:12 EDT | Actualisé 15/07/2017 01:12 EDT

Dans l'Est congolais, le voyageur "lâche" doit prendre son temps

Le pont de la Rwindi est-il vraiment coupé ? A Kiwanja, on aurait tendance à penser que non, mais quoi qu'il en soit les voyageurs bloqués en sont pour leurs frais.

11h30 sous un soleil généreux. Une trentaine de camions bennes chargés de marchandises et de passagers attendent juste après la barrière de péage de Kiwanja, dans la province congolaise du Nord-Kivu.

Quelques soldats sont là pour assurer la sécurité du convoi censé partir à 14h00. Depuis quelques mois, l'armée encadre la circulation entre Kiwanja et Kanyabanyonga, à environ 75 km plus au nord (compter 1h45 par une piste cahotante).

Seuls quelques rares téméraires se risquent à faire le trajet en dehors des deux rotations quotidiennes accompagnées par les militaires.

De fin 2012 à fin 2013, la zone s'est retrouvée largement sous la coupe du M23 (Mouvement du 23 Mars), dernier avatar des rébellions à dominante tutsi congolaise soutenues par le Rwanda dans l'est de la République démocratique du Congo.

Depuis la défaite militaire du M23 en novembre 2013, une "insécurité" a fait place à une autre, comme le note Maurice Chiza.

Ca a commencé par des pillages, "maintenant c'est le kidnapping", dit ce "convoyeur" de 21 ans embauché par un transporteur pour charger et décharger son camion alors que les enlèvements avec demandes de rançons ne cessent de se multiplier dans la région.

José Byamungu Buderwa attend depuis 24 heures. La veille, l'armée a bloqué le convoi, arguant d'un problème sur le pont de la Rwindi, à 25 km de l'arrivée, et en cette fin de matinée, il y a de nouveau de l'incertitude dans l'air.

Les passagers en ont vu d'autres et ils attendent, placides, en plein soleil, entassés parfois jusqu'à 40 sur le plateau de camions-bennes emplis de bidons jaunes ou de sacs en toile de bâche. Quelques hommes s'offrent un somme par terre, à l'ombre des carrosseries.

Les chauffeurs, eux, rongent leur frein. Entrepreneurs indépendants, ils louent leur camion et achètent la marchandise qu'ils convoient pour la revendre à destination.

- 'Un petit trou' -

"J'ai du lait que j'ai amené de Goma (capitale du Nord-Kivu, à 80 Km plus au sud) depuis hier et qui après deux jours ne sera plus consommable", dit M. Byamungu, expliquant s'attendre à devoir payer au minimum le double de ce qui était prévu (350 dollars, une somme) pour la location de son camion.

Quand l'adjudant annonce que seuls "les petits véhicules (pourront) traverser" pour cause de fragilité du pont, les chauffeurs des camions refusent de bouger et bloquent le passage. Finalement l'ordre tombe : le convoi est annulé.

Très vite cependant arrive en sens inverse un énorme camion tirant deux conteneurs. Une clameur de réprobation répond à son passage.

"Allons-y!" crient certains. Des moteurs chauffent, un camion déboîte en furie de la file, suivi par un autre, pour s'arrêter à une cinquantaine de mètres avant de faire marche arrière.

"Ce sont des lâches!" lance bravache le premier conducteur, "je suis passé devant en pensant qu'ils allaient suivre, mais non."

"On ne comprend pas" pourquoi le convoi reste bloqué, dit Papy Kiliobo, employé du secteur associatif de 32 ans. A l'entendre, il y aurait juste "un petit trou" sur le pont dans lequel on risque de bloquer momentanément sa roue.

Reste qu'il va falloir passer la nuit à Kiwanja. A l'image de la majorité de la population congolaise, le millier de voyageurs en plan n'a pas un sous vaillant en poche. Un jour de trajet en plus et c'est tout le budget patiemment élaboré qui prend l'eau.

La première chambre d'hôtel est à cinq dollars, ce qui la place hors de portée de la plupart des bourses. Alors on se prépare à dormir sous les "fusos" (camions), ou sur les "balcons" (bennes). La solidarité joue aussi et nombre de voyageurs sont accueillis par des habitants. Mais beaucoup n'auront rien à se mettre dans le ventre.

"On peut manger aujourd'hui", explique M. Kiliobo, "mais demain on n'aura plus rien".

mj/juf