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13/07/2016 23:48 EDT | Actualisé 14/07/2017 01:12 EDT

Dans l'Egypte post-islamiste, le conservatisme reste la norme

Lorsque les Frères musulmans en Egypte ont été renversés par l'armée en 2013, beaucoup, à l'instar de Nabil, ont espéré que s'ouvre une ère plus libérale dans un pays réputé conservateur. Ce fut tout le contraire.

"Les choses ont empiré, l'Egypte a régressé", regrette Nabil, jeune égyptien gay installé aux Etats-Unis, qui s'exprime sous un pseudonyme en raison de la sensibilité du sujet.

Car depuis que l'armée a destitué en juillet 2013 le président Mohamed Morsi, issu de la confrérie islamiste, les autorités ont lancé une répression au nom de la morale, ciblant tant la communauté gay, des intellectuels et des écrivains, que des danseuses du ventre.

"J'espérais qu'avec le changement du régime théocratique des Frères musulmans, les gens allaient réaliser qu'ils avaient été bernés et qu'ils deviendraient moins conservateurs", déplore Nabil, 29 ans.

Craignant le pire pour sa communauté quand M. Morsi a été élu président en 2012, le jeune homme a quitté l'Egypte et obtenu l'asile aux Etats-Unis. Aujourd'hui, un retour reste impossible.

Pour l'avocat des droits de l'Homme Negad el-Boraï, conservatisme moral et répression politique vont de pair en Egypte, à l'heure où le pouvoir du président Abdel Fattah Al-Sissi ne tolère aucune voix dissidente.

L'ex-chef de l'armée, architecte de la destitution de M. Morsi, mène en effet une répression sanglante contre l'opposition islamiste: des centaines de manifestants pro-Morsi ont été tués et des milliers emprisonnés.

Les autorités ont également arrêtés des dizaines de militants laïcs et de gauche, fers de lance de la révolte de 2011 qui chassa Hosni Moubarak du pouvoir.

"Les régimes menés par un seul homme sont généralement conservateurs", estime M. El-Boraï. "Ils entraînent non seulement des restrictions d'ordre politique, mais aussi des libertés en général", souligne-t-il.

-'Outrage à la pudeur'-

M. Sissi avait pourtant promis de moderniser l'Egypte, s'engageant à exclure la religion du domaine politique. Mais la réalité est tout autre.

Ahmed Naji est ainsi devenu le premier écrivain mis en prison pour "outrage à la pudeur", après la publication, dans une revue littéraire étatique, d'un extrait de son roman où des personnages sont décrits en train de faire l'amour.

L'islamologue Islam Behairy a été condamné à un an de prison pour "insulte à la religion", après avoir critiqué certains écrits canoniques de l'islam et des ouvrages de penseurs classiques qui sont selon lui à l'origine de l'extrémisme religieux.

La poétesse Fatma Naout a écopé de trois ans de prison pour avoir critiqué l'abattage rituel d'animaux à l'occasion de l'Aïd al-Adha, la grande fête musulmane du sacrifice. Elle a quitté le pays.

Enfin, trois danseuses du ventre -Shakira, Bardis et Reda el-Fouly-, ont été emprisonnées pour des vidéos de musique jugées "obscènes".

Et bien que le droit égyptien ne pénalise pas nommément l'homosexualité, des gays sont régulièrement condamnés pour "débauche". En avril, 11 hommes soupçonnés d'homosexualité ont écopé de peines de prison allant jusqu'à 12 ans de réclusion.

Depuis l'éviction de M. Morsi, l'Initiative égyptienne pour les droits personnels (EIPR) a ainsi recensé au moins 200 cas où des homosexuels ou personnes transgenres ont été poursuivis par les autorités.

Les autorités "aiment montrer qu'elles sont toujours musulmanes: +les gars, nous sommes un État musulman, nous avons arrêté quelques gays+", ironise Nabil.

- 'Révolution religieuse' -

Pour des experts, Al-Azhar, la plus haute institution de l'islam sunnite en Egypte, joue un rôle central dans l'offensive des conservateurs. C'est une plainte de l'institution qui avait entraîné la suspension de l'émission de télévision de M. Behairy, en avril 2015.

"Al-Azhar a plus d'influence politique aujourd'hui que sous Moubarak", confirme M. El-Boraï.

La nouvelle constitution adoptée début 2014 consacre d'ailleurs l'institution comme "la référence principale pour les études religieuses et affaires islamiques".

Et alors que M. Sissi avait réclamé en janvier 2015 "une révolution religieuse", le débat autour de M. Behairy a conduit le président à nuancer son propos: la modernisation de l'islam doit être menée par "les institutions étatiques, et de manière responsable".

Une minorité appelle toutefois à la révision des textes législatifs utilisés par les autorités dans leur répression, à l'instar du député Zakareya Mohyeldin, qui cherche à abolir un article très vague du code pénal définissant le blasphème.

"C'est une arme à double-tranchant, qui permet d'emprisonner les penseurs et limite la liberté de pensée et de la création" artistique, affirme le député.

Mais pour d'autres, comme M. El-Boraï, une réforme législative est loin d'être suffisante. "On peut adopter la meilleure loi du monde. Si la société et la justice ne sont pas ouvertes et équitables, cette loi n'aura aucune valeur".

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