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01/07/2016 11:13 EDT | Actualisé 02/07/2017 01:12 EDT

Génocide rwandais: aux assises de Paris, l'accusation voit "un chef" et "un opérationnel"

Un Ngenzi "dirigeant" et un Barahira "officiant de la machette": l'accusation a appelé vendredi la cour d'assises de Paris à regarder "la cohérence d'ensemble" des témoignages désignant les deux anciens bourgmestres de Kabarondo comme des acteurs clés du génocide des Tutsi dans leur village de l'est du Rwanda.

"C'est un procès pour l'histoire, pour l'humanité", a lancé l'avocat général Philippe Courroye. "Vous jugez deux hommes, accusés d'avoir commis les crimes les plus graves: le crime de génocide et le crime contre l'humanité", a-t-il rappelé aux jurés.

Octavien Ngenzi, 58 ans, et Tito Barahira, 65 ans, nient toute participation au génocide à Kabarondo en avril 1994. Le massacre le plus effroyable eut lieu à l'église, le 13 avril, dans cette commune rurale où des milliers de paysans tutsi étaient venus trouver refuge, espérant gagner un sanctuaire, comme l'avaient été les lieux de culte lors des pogroms précédents depuis les années 1960.

L'accusation voit ces deux hommes, qui se sont succédé à la tête de la commune, au coeur de la machine génocidaire: dans un Etat centralisé, dont "la matrice politique est ségrégationniste", "le bourgmestre est l'homme de confiance, l'homme lige prêt à exécuter les directives".

Comme ailleurs au Rwanda, où les tueries débutent peu après l'attentat contre l'avion du président hutu Juvénal Habyarimana le 6 avril 1994, massacres et exécutions sommaires vont s'enchaîner dans les collines de Kabarondo. Ils firent plus de 800.000 morts en cent jours. Plus de 2.000 en une seule journée à l'église de Kabarondo, selon son curé, Oreste Incimatata.

Philippe Courroye s'attache d'abord à planter le décor : l'idéologie raciste, héritée de la période coloniale et instrumentalisée par le pouvoir hutu, l'infusion de haine qu'étaient les émissions de la radio des Mille collines, et dans la région de Kabarondo, la présence d'un personnage clé: le colonel Pierre-Célestin Rwagafilita, ancien ministre et chef d'état-major de la gendarmerie, dont les accusés étaient "les vassaux".

Il voit en Ngenzi un "opportuniste". Barahira est "granitique", un homme "craint" qui ne cherche même pas à feindre l'empathie, qui "a nié l'existence du génocide". "Ngenzi est le bourgmestre, le chef d'état-major, le dirigeant. Barahira, c'est un opérationnel, un officiant de la machette", résume-t-il.

- 'Oradour des mille collines' -

Pour appuyer ses démonstrations, l'avocat général n'hésite devant aucune comparaison. L'église de Kabarondo est pour lui "le Titanic de l'horreur plongeant dans un océan génocidaire". Comme Dark Vador, Ngenzi a "basculé du côté obscur de la force". Barahira et lui ont réalisé leur "Oradour des mille collines".

Pendant des heures, il s'attache à reprendre un à un les épisodes du drame, à convoquer les témoins. Il raille le Kabarondo idyllique des anciens maires, comme l'avaient fait dans la matinée les parties civiles. Me Michel Laval avait ainsi décrit "une préfecture à feu et à sang" où "Barahira taille sa haie de cyprès" et où Ngenzi tente de "se faire passer pour un Juste".

"Ngenzi n'a jamais été dépassé. Il est allé cherché les militaires" qui ont pilonné l'église en soutien des miliciens Interahamwe armés de machettes, a martelé Philippe Courroye. Quant à Barahira, après une réunion sur un terrain de football le matin - dont il nie la tenue même - "il n'aurait pas manqué le bouquet final" à l'église, selon l'avocat général.

L'église. Une effroyable journée de tueries. De 10 heures à 17 heures. Au gré des plaidoiries des parties civiles étaient apparus à nouveau le visage balafré de Christine Muteteri, le calvaire de Marie Mukamanana, qui perdit ses sept enfants, la plupart découpés à la machette sous ses yeux, la peine d'Osée Karekezi, qui considérait Ngenzi "comme son fils" et a vu "l'humanité le quitter".

A son tour, l'avocat général évoque le témoignage de l'abbé, "qui s'habitue à voir tomber les hommes", qui voit "des bébés téter le sein de leur mère morte". Des femmes, des hommes "tués pour ce qu'ils étaient", des Tutsi.

Le réquisitoire doit se poursuivre lundi matin. Le verdict est attendu mercredi.

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