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01/07/2016 04:18 EDT | Actualisé 02/07/2017 01:12 EDT

Attentat de Kaboul: Mohinddin, 18 ans, tout juste policier, déjà enterré

Mohinddin adorait le foot mais c'est pour rejoindre la police qu'il avait quitté ses proches: diplôme en poche, il rentrait fêter l'Aïd El-Fitr en famille, mais les retrouvailles ont eu lieu au cimetière de Kaboul où le garçon de 18 ans a été enterré vendredi.

Mohinddin est l'un des 32 cadets de la police dont la vie a été fauchée en lisière de la capitale afghane, jeudi, par une attaque des talibans. Deux kamikazes, l'un à pied, l'autre à bord d'une voiture bourrée d'explosifs, ont lancé leur charge contre leur convoi.

L'attaque a également fait 79 blessés, selon le dernier bilan officiel.

Le corps du jeune homme a été déposé dans la maison de son oncle, face au grand cimetière Qul Aab Chakan qui dresse ses pierres tombales comme des écailles au pied de la colline. Une procession de burqas bleues s'engouffre derrière le rideau léger qui masque l'entrée, d'où montent des pleurs et les psalmodies des femmes.

La nouvelle est tombée chez Mohinddin à la mi-journée. "Ses amis nous ont prévenus. On a essayé de l'appeler, mais son téléphone était éteint", raconte en lisière des tombes Abdul Hakim Hamadi, un ami de la famille qui fait office de porte-parole.

Aussitôt, le père du jeune homme et son frère aîné ont entamé la tournée des hôpitaux, celui de la police, de l'armée, des "Italiens" (l'ONG Emergency). Ils ont cherché toute la nuit.

"Il n'était pas sur les listes, chaque fois on nous renvoyait", relate-t-il. Vendredi à 07h00, ils ont finalement été autorisés à voir les corps: Mohinddin gisait parmi ses camarades à l'hôpital militaire. "Le corps intact, mais le visage entièrement brûlé".

- Le chagrin et la colère -

Derrière leur chagrin, ses parents sont en colère, reprend Abdul Hakim. "Ils ne voulaient pas qu'il rejoigne la police. Ils ont tenté de l'en dissuader mais il avait cet idéal, défendre son pays".

La cérémonie de remise de diplôme avait eu lieu le matin du départ à l'Académie de police de Wardak, à l'est de Kaboul. Puis les cadets ont embarqué pour une semaine de congé à l'occasion de la fin du mois de Ramadan.

Tout Hesarak, le village du père dans la vallée du Panchir, est attendu au cimetière. C'est pour laisser aux voisins le temps de faire les quelque trois heures de route jusqu'à Kaboul, où réside désormais la famille, que les obsèques ont été retardées au début d'après-midi, sous un soleil incandescent.

Ils sont près de 300 hommes, le châle du deuil sur la coiffe traditionnelle, à escorter le cercueil drapé de vert. Des vieillards accablés, des jeunes qui s'essuient les joues. Quand le visage martyrisé de Mohinddin apparaît, lors de la mise en terre, son père et son frère laissent filer leurs larmes.

En surplomb à la fenêtre, d'où s'échappent toujours les plaintes, des silhouettes voilée épient la cérémonie derrière un léger rideau. Parmi elles, sans doute, la mère et les deux soeurs du défunt - elles n'ont pas droit d'assister à la cérémonie.

A l'autre bout de la ville, Agha Jan cherche toujours des nouvelles de son beau-frère: Jalad-ad-Din, 27 ans, a rejoint la police pour "gagner plus d'argent" et soutenir sa famille, une femme et deux enfants de 6 mois et 3 ans. Il avait un petit kiosque de boissons dans le quartier de Puli-Charkhi, à Kaboul, mais il voulait faire mieux pour eux.

"Moi je lui ai dit, n'y va pas: quand tu seras diplômé ils vont t'envoyer dans une province dangereuse, quelque part dans le Helmand (sud) ou le Badakshan" (nord-est), que les talibans disputent âprement aux forces gouvernementales.

"Mais il était prêt à prendre ce risque, parce qu'il avait besoin de cet argent", reprend Agha Jan. Dans la police, son beau-frère aurait gagné jusqu'à 10.000 afghanis (145 USD) pour un de ces postes exposés.

Selon l'ONU, plus de 5.000 policiers et militaires y ont laissé la vie l'an dernier.

Depuis 9h00 vendredi soir Agha Jan fait le tour des hôpitaux, portable en main, ses yeux verts rougis par la nuit blanche et le pressentiment du pire. Le nom de Jalad-ad-Dine - comme le grand poète soufi Rumi - n'apparaît toujours pas sur les listes.

ach/ahe/at