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01/07/2016 05:24 EDT | Actualisé 02/07/2017 01:12 EDT

A Kielce, un homme lutte pour préserver la mémoire du pogrom de 1946

Soixante dix ans après le pogrom de Kielce et ses 37 morts juifs, le drame émeut toujours Bogdan Bialek et le pousse à lutter pour la réconciliation polono-juive.

Depuis plusieurs années, ce Polonais catholique de 61 ans se bat contre l'oubli et organise des "Marches de mémoire et de prière" à Kielce, ville de 200.000 habitants à mi-chemin entre Varsovie et Cracovie.

"Même si je dois être seul, je marcherais pour commémorer ce massacre. Un seul homme c'est déjà une foule immense, c'est toute une ville", dit-il à l'AFP, avant la marche prévue dimanche, à la veille des cérémonies officielles en présence du président polonais Andrzej Duda.

Le 4 juillet 1946 des membres de la police communiste, des soldats polonais, de simples ouvriers de l'aciérie voisine, poussés par une rumeur de tentative de meurtre rituel sur un garçon polonais de sept ans, attaquent une maison au 7/9 rue Planty, occupée par des juifs de passage.

La plupart revenaient d'ex-Urss, d'autres du camp allemand d'Auschwitz-Birkenau.

Avant la guerre, un habitant de Kielce sur quatre était juif. Sur ces 20.000 personnes, un demi-millier seulement ont survécu à l'Holocauste perpétré par les nazis, selon les calculs des historiens.

Le pogrom de Kielce est l'un des points noirs de l'histoire millénaire des juifs de Pologne.

Après le drame, plusieurs dizaines de milliers d'entre eux quittent le pays pour toujours. A l'étranger, le pogrom forge l'image d'une Pologne antisémite.

Lors de procès sommaires, neuf personnes sont condamnées à mort, tandis que les autorités tentent d'attribuer la tuerie à la résistance anti-communiste.

- Chape de plomb -

Puis, c'est une chape de plomb qui tombe sur ces événements, le pouvoir communiste préférant les oublier.

"Lorsque je suis arrivé à Kielce en 1978, j'ai été surpris par le silence qui entourait ce drame. Personne ne voulait en parler", se rappelle Bogdan Bialek, psychologue de formation.

C'est la chute du régime communiste en 1989 qui réduit l'amnésie. Des commémorations ont lieu.

Pour Bogdan Bialek cela reste insuffisant. En 2000, il décide avec un ami d'organiser une Marche de mémoire et de prière.

"Avant, il y avait bien des cérémonies mais les gens y participaient en leur qualité d'hommes politiques, de fonctionnaires municipaux. C'était une mémoire ritualisée qui ne me convenait pas. Il fallait atteindre le coeur et non pas la raison".

Il a réussi.

En 2004, Marek Edelman, dernier dirigeant de l'insurrection du ghetto de Varsovie, venu à Kielce après un demi-siècle d'absence, déclare que "c'est une toute autre ville".

Il y a quelques années, le fils d'un ouvrier qui avait pris part au pogrom a participé à la commémoration. Il a prononcé un bref discours poignant avant de serrer dans ses bras l'un des survivants que Bialek avait convaincu de venir.

Pleine d'émotion, la scène est l'un des moments forts du film "Bogdan's Journey" tourné par Larry Loewinger et Michal Jaskulski et qui vient d'être projeté récemment en première à Varsovie.

Si les esprits ont évolué, des théories de complot flottent encore à propos du pogrom, l'extrême droite refusant toute responsabilité des Polonais.

"Vous verrez, je ferai enlever cela. C'est un mensonge. Ce ne sont pas les Polonais qui ont fait cela, c'était une provocation communiste pour compromettre les Polonais, dire qu'ils sont antisémites", lance à Bialek un quadragénaire montrant la plaque rappelant "les émeutes antisémites" sur la façade blanche de la maison de la rue Planty.

Mais, même si tout le monde à Kielce ne suit pas Bialek, le climat a changé. Plus de 2.000 jeunes ont participé à des ateliers sur la tolérance organisés par sa fondation. La ville ne connaît ni graffitis antisémites ni actes racistes. "Au stade, on n'entend pas de slogans racistes, si fréquents ailleurs", souligne-t-il.

Chaque année quelques centaines de personnes participent à la marche début juillet. "Si vous me dites que ce n'est pas assez, dites-moi combien de Parisiens commémorent la rafle du Vélodrome d'Hiver", lance le sexagénaire. Il sait qu'il ne sera pas seul le 3 juillet dans les rues de Kielce.

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