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30/06/2016 03:29 EDT | Actualisé 01/07/2017 01:12 EDT

Attentat d'Istanbul: La Turquie pourrait payer cher ses rapports ambigüs avec l'EI

Longtemps accusé pour sa proximité suspecte avec le groupe de l'Etat islamique (EI), le président turc Recep Tayyip Erdogan risque de payer cher sa nouvelle stratégie musclée contre le mouvement jihadiste qu'Ankara accuse du carnage à l'aéroport d'Istanbul ayant fait 42 morts.

Et les experts prédisent d'autres attentats sur le sol turc sunnite, terreau fertile pour ce groupe extrémiste qui n'a aucun mal à recruter de nouveaux adeptes. L'opposition de son côté accuse le président islamo-conservateur Erdogan d'avoir largement favorisé l'extrémisme meurtrier dont la Turquie est victime aujourd'hui.

"La Turquie combat actuellement avec férocité l'EI mais ses erreurs du passé ont laissé des séquelles", estime Sinan Ülgen, président du Center for Economics and Foreign Policy (EDAM) à Istanbul.

Pour cet ancien diplomate, la Turquie est très exposée aux attaques de par sa position géostratégique aux portes de la Syrie et de l'Irak où le mouvement jihadiste contrôle des zones entières. "La Turquie est un terrain facile pour les opérations de l'EI, bien plus facile que l'Europe", a-t-il estimé.

A ses débuts, la Turquie a été bienveillante envers les jihadistes avec qui elle partageait un objectif commun en Syrie: le départ de Bachar al-Assad, bête noire du président Erdogan. Et qu'elle considérait également comme un instrument contre les ambitions autonomistes des Kurdes syriens, hantise de la Turquie alors qu'elle combat ses propres rebelles.

La presse turque foisonnait alors d'enquêtes sur des centres de recrutement dans les villes turques dont Istanbul ou de jihadistes soignés dans les hôpitaux publics du sud-est anatolien, frontalier de la Syrie.

Mais tout a changé après un double attentat kamikaze attribué à une cellule turque de l'EI qui a tué 103 personnes en octobre dans le centre d'Ankara, là où toutes les institutions sont réunies et le plus grave de l'Histoire du pays. Une véritable sonnette d'alarme pour le régime islamo-conservateur turc, choqué et montré du doigt pour sa mansuétude envers le groupe extrémiste.

La Turquie a alors rejoint activement la coalition internationale menée par les Etats-Unis pour combattre l'EI.

Les autorités turques annoncent régulièrement avoir démantelé des cellules "terroristes" et avoir procédé à des arrestations. A la frontière avec la Syrie, des membres présumés de l'EI sont régulièrement abattus, dont certains en possession de ceintures d'explosifs.

- Le jihadisme favorisé -

Selon le ministère de l'Intérieur, il y a eu près de 4.000 arrestations en lien avec l'EI et des activités djihadistes. Mais cela ne semble pas tarir le jihadisme dans le pays musulman à cheval entre l'Asie et l'Europe où les laïcs ne cessent de dénoncer une islamisation croissante favorisée par le régime au pouvoir depuis 2002.

"La capacité de l'EI et des groupes militants sunnites similaires en Turquie est susceptible de continuer à se développer aussi longtemps que le pays autorise l'islamisme politique à l'intérieur de croître sans contrôle", estime Ege Seckin, analyste à l'IHS Country Risk.

Et de prévenir que "la nature semi-autonome et non-hiérarchique des cellules de l'EI en Turquie rend la prévention de leurs attaques par les forces de sécurité difficiles".

D'autres attentats sont à prévoir, s'accordent à penser les spécialistes, notamment de "cellules dormantes" révélées par les services de renseignement turcs qui évoquant un chiffre de quelque 3.000 recrues turques.

Un enrôlement particulièrement efficace qui serait même effectué au nez et à la barbe des autorités dans les universités d'Ankara et Istanbul parmi une jeunesse vulnérable et défavorisée détestant les valeurs occidentales, a récemment révélé le journal d'opposition Cumhuriyet.

Le constat est dangereux car d'autres attentats sont à prévoir, présage Deniz Zeyrek, chef de bureau au journal à gros tirage Hürriyet. "C'est clair que nous devons être prêts contre de nouvelles attaques", a-t-il dit.

Une situation à laquelle la Turquie ne s'est pas préparée et a même favorisé, a dénoncé pour sa part l'opposition parlementaire turque.

"Ceux qui se montrent tolérants envers le terrorisme et sont même complices ne peuvent le combattre", a ainsi martelé la porte-parole du principal parti d'opposition pro-laïc au lendemain de l'attaque d'Istanbul.

"Les cadres de l'AKP avaient refusé de classer l'EI comme une organisation terroriste, ils sont responsable de ce massacre", a lancé Selin Sayek Böke du parti républicain du peuple (CHP) dont les appels à une démission du gouvernement sont restés sans réponse.

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