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17/06/2016 10:13 EDT | Actualisé 18/06/2017 01:12 EDT

Génocide rwandais: dans l'oeil des témoins, la mue du bourgmestre Ngenzi

"Il avait un coeur d'animal, l'humanité n'était plus là": dans le regard de plusieurs de ses administrés venus témoigner à son procès en France, Octavien Ngenzi, le "bon bourgmestre" de Kabarondo, a lentement dérivé jusqu'à basculer du côté des génocidaires en 1994.

L'ancien fonctionnaire rwandais est jugé depuis six semaines avec son prédécesseur à la tête de cette commune rurale de l'est du Rwanda, Tito Barahira, devant la cour d'assises de Paris

Les deux hommes sont accusés d'avoir pris part aux massacres des Tutsi, notamment de milliers de personnes réfugiées dans l'église le 13 avril, puis au centre de santé et ailleurs dans le village les jours suivants. Des accusations farouchement rejetées.

Osée Karekezi considérait Octavien Ngenzi "comme son fils". A la barre vendredi, il explique que cet ami avait "changé de comportement pendant la guerre du génocide. Il me considérait comme un ennemi". Sans doute parce qu'il avait "une femme tutsi" et était "membre d'un parti d'opposition".

Cet homme de 74 ans est encore meurtri par la perquisition menée à son domicile par un bourgmestre "armé", accompagné de militaires à la recherche de Tutsi, peu après le massacre de l'église. "Le sentiment humain l'avait quitté". Il pense aujourd'hui devoir sa vie aux quelques billets donnés aux militaires.

Donatille Kangonwa se souvient du bourgmestre qui demandait à son père, un éleveur tutsi, pourquoi il était "si vantard en faisant paître ses vaches".

Ami d'enfance de Ngenzi, Oscar Kajanage situe "le basculement" en 1990, quand la rébellion tutsi du Front patriotique rwandais (FPR, actuellement au pouvoir) a lancé son offensive depuis l'Ouganda voisin. "Il y avait chez lui cette crainte de perdre son poste si les Inkotanyi (combattants du FPR) gagnaient la guerre. Il avait cette haine des Tutsi, héritée de son père", a-t-il expliqué à la cour.

- "Comme un clin d'oeil" -

Pour l'abbé Oreste Incimatata, qui organisa une résistance désespérée dans l'église, "tout a changé le 11 avril", quand le bourgmestre a interdit les rondes autour de la paroisse. "Au Rwanda, on ne tue pas les gens sans ordre", a-t-il dit à la cour fin mai.

Des rescapés ont été plus précis: Marie Mukamunana, qui a vu ses enfants "découpés" à la machette à la sortie de l'église, est convaincue qu'il "supervisait les massacres". D'autres assurent que s'il n'a pas quitté le bureau communal, de l'autre côté de la rue, son silence valait assentiment.

L'accusé, lui, plaide "l'impuissance" et même la "lâcheté" dans une situation hors norme, affirmant avoir cru jusqu'au bout que l'église resterait un sanctuaire inviolable.

C'est toute la difficulté: définir cette frontière entre la passivité et l'approbation. Les questions des jurés, autorisés à intervenir directement par la présidente, se font plus précises: "Avez-vous vu Ngenzi armé?", "Où étiez-vous quand il a prononcé ces mots?"

L'interprétation de certains événements, comme l'enfouissement des corps des victimes de l'église, donne lieu à de rudes batailles. "Le bourgmestre est venu nous chercher. Il fallait les enterrer, cela sentait très mauvais", "on a eu de l'argent pour cela", ont dit d'anciens miliciens. Il s'agissait de donner une sépulture aux victimes pour la défense; cela relevait d'une volonté de "dissimuler les corps" avant l'arrivée du FPR pour l'accusation.

Plusieurs témoins, condamnés pour génocide, ont affirmé que le bourgmestre les avait envoyés au centre de santé pour achever les blessés. "Il ne nous a pas beaucoup adressé la parole, mais je connais ce qu'il a dit: +là-bas, il y en a aussi d'autres, allez là-bas+. C'est comme s'il avait fait un clin d'oeil", pour Jean-Damascène Matabaro.

Mais Ngenzi était-il dépassé?, demande sans relâche l'avocat général aux témoins. "Ngenzi était un dirigeant, pour Mataboro. L'ordre qu'il donnait a été suivi d'effet. Il a demandé à ce que l'on tue les gens et les gens ont été tués".

Octavien Ngenzi devrait être interrogé dans les prochains jours. Le verdict est attendu début juillet.

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