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17/06/2016 10:29 EDT | Actualisé 18/06/2017 01:12 EDT

Crise au Venezuela : une issue politique menacée par les émeutes

Des dizaines de commerces saccagés, plus de 400 arrestations : au Venezuela, les manifestations contre la pénurie d'aliments sont chaque jour plus violentes, menaçant une solution politique et pacifique à la crise que traverse le pays.

"Nous avons faim", crient régulièrement les habitants depuis plusieurs mois, protestant de façon spontanée en divers endroits du Venezuela, quand ils n'en peuvent plus de patienter des heures face aux supermarchés avant de trouver les rayons vides.

Mardi, des centaines d'entre eux ont défilé à Cumana, ville de 800.000 habitants située à 400 kilomètres à l'est de Caracas.

Ces protestations ont dégénéré en pillages de dizaines de boulangeries, supermarchés et autres magasins, une pratique qui se répand ces derniers mois dans ce pays pétrolier où se conjuguent crises politique, économique et sociale.

"Les commerces ont été saccagés, pas seulement les produits, mais aussi les mobiliers. C'est complètement détruit", raconte à l'AFP Rubén Saud, président de la Chambre de commerce de cette cité coloniale de la côte Caraïbes, autrefois touristique.

Première ville fondée par les conquistadors européens sur le continent, Cumana a fêté ses 500 ans en 2015.

Après la journée de chaos de mardi, elle restait quadrillée par les militaires et la tension était encore palpable vendredi : certains habitants s'étant barricadés par peur de nouveaux pillages, a constaté l'AFP.

"Il ne peut y avoir d'impunité. C'est une situation qui ne doit pas se répéter, ni ici, ni nulle part ailleurs", a martelé Luis Acuña, gouverneur de l'Etat de Sucre - dont Cumana est la capitale -, précisant que "plus de 400 personnes" ont été arrêtées.

Parmi elles, Yanira et Mari, les deux filles de Mari Febres, une habitante de 45 ans.

"Mes filles sont sorties chercher de la nourriture pour leurs enfants (...) elles sont détenues et je n'ai pas de nouvelles", déclare à l'AFP cette femme, qui doit s'occuper de ses six petits-enfants, dont deux encore nourrissons.

Le gouverneur de l'Etat, membre du parti socialiste comme Nicolas Maduro, a accusé l'opposition de centre droit, qui veut organiser un référendum pour révoquer le président avant la fin de son mandat en 2019, d'avoir encouragé ces pillages.

Selon lui, trois personnes qui "dirigeaient ces opérations" ont été arrêtées et "nous allons voir comment avance l'enquête jusqu'à nous mener aux auteurs intellectuels" de ces pillages.

Des accusations que pourrait exploiter le camp présidentiel pour freiner ou interrompre le référendum.

- Eviter l'explosion sociale -

Il y a quelques jours, Tibisay Lucena, la présidente du Conseil national électoral (CNE), organisme accusé par l'opposition de faire le jeu du gouvernement, avait prévenu : "la moindre agression, trouble (de l'ordre) ou incitation à la violence entraînera la suspension immédiate du processus jusqu'au rétablissement de l'ordre".

Pour l'heure, le CNE ne s'est pas prononcé sur les violences.

Selon l'Observatoire vénézuélien de conflictualité sociale, un organisme non-gouvernemental, 254 pillages ou tentatives ont eu lieu au Venezuela lors des cinq premiers mois de l'année.

Dans ce pays où l'économie s'est effondrée avec la chute des cours du pétrole, sa principale richesse, 80% des produits de première nécessité sont introuvables, d'après l'institut de sondages Datanalisis.

Les émeutes et pillages motivés par les pénuries ont fait au moins quatre morts ces dernières semaines, selon la justice. L'ONG de défense des droits humains Incide comptabilise, elle, cinq décès, dont un à Cumana.

Dans cette ville, "la majorité des pillages ont été orchestrés par des bandes d'hommes à motos. Puis la population a suivi", assure Estelin Kristen, dirigeante d'Incide.

Le président socialiste Nicolas Maduro, sous pression alors que sept Vénézuéliens sur dix souhaitent son départ, veut afficher sa fermeté : il a annoncé que les responsables des débordements seraient placés dans une prison spéciale.

Pour le politologue Héctor Briceño, cette hausse de la violence "fournit le scénario adéquat au gouvernement" pour décréter un état d'urgence et "empêcher ainsi le référendum".

Or l'opposition assure que la consultation servirait justement de soupape pour évacuer le mécontentement populaire.

"Ne pas permettre ce référendum déboucherait sur une situation vraiment dramatique", juge Rafael Uzcategui, coordinateur de l'ONG de défense des droits humains Provea.

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