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04/06/2016 20:15 EDT | Actualisé 05/06/2017 01:12 EDT

Tous espionnés, tous espions: en Russie, la vie privée au défi de deux innovations

Des entreprises capables d'intercepter les conversations sur portable de leurs employés? Un smartphone qui met un nom sur tout visage en une fraction de seconde? En Russie, ces deux innovations ne relèvent plus de la science-fiction, repoussant encore la frontière de la vie privée.

Dans son bureau avec vue panoramique sur les bois de l'ouest de Moscou, Natalia Kasperskaïa ne cache pas sa surprise face à la tempête qui s'est abattue sur son entreprise de sécurité informatique.

A l'origine de la polémique: un article du quotidien Kommersant qui révèle que cette société spécialisée dans la protection des données des entreprises, Infowatch, a développé un système qui intercepte les conversations des téléphones portables, les analyse et identifie les passages des conversations jugés suspects.

L'objectif est de fournir aux grandes entreprises un outil pour se protéger des fuites, à l'heure où le secret des affaires constitue un enjeu considérable, face aux concurrents, escrocs, lanceurs d'alertes...

"Nous ne nous attendions pas à cela: pour nous, ce n'était qu'un canal de communication de plus", indique Mme Kasperskaïa, cofondatrice en 1997 d'un des poids lourds mondiaux de la sécurité informatique, Kaspersky Lab.

Infowatch propose en effet déjà à ses clients des systèmes d'analyse des courriers électroniques, des clés USB, des imprimantes de leurs employés... Mais pas la voix, un service demandé par certaines entreprises sensibles dans la banque, le pétrole ou les grandes entreprises publiques.

L'idée de franchir cette barrière a suscité de vives réactions dans un pays où les micros du KGB ont infiltré la vie des Soviétiques et marqué profondément la culture populaire de l'URSS, riche en histoires d'espionnage.

Encore aujourd'hui, la pratique reste répandue, souligne un récent rapport de l'ONG Agora. Quelque neuf millions de Russes, notamment opposants et activistes, ont ainsi été placés sous surveillance (téléphone, courriers électronique, GPS...) par des tribunaux depuis 2007, selon cette ONG qui voit là "un instrument de police politique".

Au-delà de ces cas recensés, les services secrets russes (FSB) disposent de longue date d'un système sophistiqué, baptisé SORM, qui leur permet d'identifier les communications téléphoniques et sur internet. Ils sont d'ailleurs loin d'être les seuls dans le monde, comme l'ont montré les révélations d'Edward Snowden sur l'étendue de la surveillance de la NSA américaine.

- Un monde sans secrets -

Le projet d'Infowatch a donc été assimilé à de l'espionnage pur et simple et jugé illégal par des juristes et des responsables politiques.

Le président de la Douma Sergueï Narychkine s'est déclaré inquiet de possibles usages malveillants de cette technologie. Le ministre de la Communication Nikolaï Nikiforov a assuré que l'accès aux conversations téléphoniques n'était possible que sur décision de justice.

Infowatch insiste sur le fait que son projet reste à un stade préliminaire et cherche à calmer les inquiétudes: seules des lignes professionnelles ciblées sont potentiellement concernées, avec l'accord de l'employé, et l'analyse est réalisée par un robot et non un être humain, isolant seulement certains mots clés...

"Nous devons prouver que notre système ne constitue pas une écoute téléphonique. (...) En aucun cas nous ne mettrons sur le marché un système qui ne respecte pas la loi", dit Mme Kasperskaïa. Tout en avertissant: avec le progrès technologique, "nous avançons lentement mais sûrement vers un monde où il n'y a plus de secrets".

- De la sécurité aux rencontres -

Comme une nouvelle illustration de ce phénomène, une application russe permet aux utilisateurs de smartphone d'identifier à partir d'une simple photographie prise dans la rue une personne à condition que son visage apparaisse en accès libre sur le réseau social russe VKontakte (350 millions de comptes).

Baptisée FindFace, elle peut analyser en une demi-seconde une base de données de 300 millions d'images, explique à l'AFP son créateur de 26 ans, Artiom Koukharenko, cofondateur de l'éditeur moscovite NTechLaB.

Le succès est fulgurant, avec plus d'un million de téléchargements en quelques semaines, et des résultats médiatisés. Des internautes ont retrouvé une actrice de films pornographiques pour la harceler tandis que les auteurs d'un incendie criminel sur un chantier de Saint-Pétersbourg ont été démasqués après analyse par FindFace des images des caméras de surveillance.

Si FindFace efface de la base de données tout internaute qui le souhaite, son cofondateur relève qu'il revient d'abord aux utilisateurs de réfléchir aux photos qu'ils publient en accès libre. Et assure que l'application n'est qu'un début.

"C'est une démonstration de notre technologie", souligne M. Koukharenko. "L'utilisation réelle de l'algorithme se fera par les services de sécurité, par les banques, par les distributeurs et pour les loisirs", comme les services de rencontres, en identifiant une personne croisée... et proposant d'autres lui ressemblant, juge le jeune programmeur, qui dit avoir été contacté par des entreprises du monde entier.

Pour Mikhaïl Emeliannikov, expert en sécurité informatique, "cette technologie n'enfreint pas la loi" puisqu'elle utilise des photos publiées en accès libre. "C'est après que commencent les problèmes: dans quel but le résultat sera utilisé", poursuit-il, car le code civil russe prévoit un droit à l'image.

Ce spécialiste avertit cependant: en Russie ou ailleurs, "la législation ne réussira jamais à évoluer aussi vite que la technologie".

gmo/kat/ak