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02/06/2016 04:27 EDT | Actualisé 03/06/2017 01:12 EDT

Polémique Benzema - Dans un quartier populaire de Lyon, le ballon au coeur de la cité

Le refrain "black-blanc-beur" de 98, Mohamed Tria ne l'a jamais chanté. Pas plus qu'il ne croit Deschamps "raciste". Pour le président du club de foot de la Duchère, qui fait beaucoup dans ce quartier populaire de Lyon, les retrouvailles de la France avec ses banlieues sont moins une question de couleur que de mixité sociale.

"Moi aussi ça m'a surpris de ne pas voir de Maghrébins dans les 23, on ne peut pas dire qu'ils soient inexistants dans le foot français", admet-il. Mais que le racisme soit pour quelque chose dans l'absence de Benzema et Ben Harfa à l'Euro, comme l'a prétendu le premier, il n'y croit "pas une seconde".

A vrai dire, la polémique sur la liste des Bleus et ce qu'elle reflèterait ne l'intéresse guère: le problème est ailleurs.

"Depuis 30 ans dans ce pays, on a abandonné le vivre ensemble pour la cohabitation. On vit sur des îlots de société, face à des enjeux profonds, et on ne cherche qu'à gagner du temps. La France +black-blanc-beur+, ce n'était qu'un effet marketing, auquel les banlieues ne se sont pas identifiées, faute de vraie mixité: sociale, car ce n'est pas une question de couleur", assène Mohamed Tria.

"Même black ou beur, ce n'est pas ton voisin qui devient champion du monde. Qui les côtoie, ces gens-là ?"

- 'Pas qu'un club de foot' -

Ce fils de cantonnier algérien devenu cadre dans l'informatique a grandi "jusqu'à 12-13 ans" à la Duchère, à Lyon (centre-est), troisième ville de France derrière Paris et Marseille. Dans ce "grand ensemble" des années soixante, l'immigration et le chômage ont eu raison, au fil des décennies, de la diversité des premiers habitants.

Il y a onze ans, "à 40 balais", il est revenu s'investir sur le terrain où jouaient ses grands frères. Un club fondé en 1964 par des "pieds-noirs" -les rapatriés d'Algérie dans la foulée de l'indépendance- dont il devient en 2008 le premier président de culture musulmane.

Lyon Duchère AS, promu en troisième division la saison prochaine, s'était forgé de longue date une réputation dans l'ombre de l'Olympique lyonnais, avec quelques exploits en Coupe de France et deux ex-internationaux - Éric Abidal et Sabri Lamouchi.

"Mais j'ai tout de suite compris qu'on ne pouvait pas être qu'un club de foot dans un quartier comme celui-ci", raconte Tria.

Car il ne reconnaît plus le quartier de son enfance, "complètement transformé": pas tant par le vaste chantier de rénovation urbaine qui a fait tomber des immeubles - dont le sien - que par "l'échelle des valeurs, qui n'était plus la même".

Les familles ont éclaté, les jeunes ont décroché, l'ascenseur social ne fonctionne plus. Pour essayer de "rattacher le wagon du quartier au train de la société", le club devient alors un "vecteur de proximité".

- Têtes blondes -

Avec un million d'euros de budget et 600 licenciés aux 20 pays d'origine, ses actions touchent à l'école, à la santé, à la citoyenneté, à l'emploi.

"Beaucoup partent de constats que l'on fait autour de nous", explique Jonathan Lessig, manager général. Sur l'obésité, par exemple, parce que "les tacos et le coca au petit-déjeuner, ça fait pas du bien". Pour y remédier, un "passeport santé" suit les joueurs durant la saison et un "petit-déjeuner éducatif" a lieu chaque mois avec des nutritionnistes... et les parents.

Un autre passeport évalue le comportement. Avec remise de diplôme à la fin, en tribune. "On fait ça un peu à l'américaine car ces gosses ont besoin de reconnaissance", selon Tria.

Parmi les autres initiatives sociales du club, un job-dating autour d'un tournoi de foot à sept avec des entreprises. En 2015, 16 jeunes en sont ressortis avec un contrat.

Ces dernières années, quelques "petites têtes blondes" ont fait leur apparition au club, se félicite Jonathan Lessig. "Si demain des gamins de Limonest, de Dardilly, d'Ecully (des communes cossues alentour, NDLR) ont envie de venir jouer ici, on aura réussi."

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