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01/06/2016 09:44 EDT | Actualisé 02/06/2017 01:12 EDT

L'affaire Benzema, révélatrice de la difficulté de la France à assumer son identité multiculturelle

Le débat sur le racisme soulevé par les déclarations du joueur Karim Benzema, non sélectionné dans l'équipe française de football, illustre les difficultés de la société française à assumer son identité multiculturelle, selon des sociologues.

L'éviction du joueur d'origine algérienne de l'équipe de France de football est-elle due aux ennuis judiciaires qui ont terni son image, ou comme il vient de l'affirmer à "la pression d'une partie raciste de la France" où l'extrême droite attire un nombre croissant d'électeurs?

"En France le monde du football résiste au racisme plutôt que le contraire", relève le sociologue Michel Wievorka, soulignant le grand nombre de joueurs "black" ou "beurs" (arabes en argot) qui évoluent au plus haut niveau, et les efforts pour combattre les manifestations racistes dans les stades.

C'est pourtant ainsi que l'interprètent un grand nombre de jeunes arabes des banlieues populaires, qui vivent "un sentiment d'exclusion doublé d'un sentiment de discrimination", souligne à l'AFP le sociologue Didier Lapeyronnie, professeur à la Sorbonne à Paris.

La France, si fière d'afficher ses valeurs universalistes, est-elle vraiment de plus en plus raciste?

Les actes et menaces racistes, antisémites et antimusulmanes ont atteint en 2015 un sommet "jamais atteint", selon un rapport annuel publié début mai par la commission nationale consultative des droits de l'homme (CNCDH), une autorité administrative indépendante.

Et ces chiffres (2.034 actes et menaces signalés à la police en 2015) ne sont que la partie émergée de l'iceberg, car "le racisme au quotidien est infiniment plus subtil", souligne la CNCDH.

- 'Climat de crispation' -

La polémique sur le cas Benzema "en dit long sur le climat de crispation de la société française sur la question de la diversité et du multiculturalime", souligne le chercheur belge en sciences politiques François Gemenne.

Dix-huit ans après la victoire en Coupe du monde de foot d'une équipe française "black blanc beur" encensée par tout le pays, cette crispation se nourrit de la crainte suscitée par les attentats jihadistes de 2015.

De longue date terre d'immigration et ex-puissance coloniale, la France compte plusieurs millions de citoyens ayant des ascendances antillaise, maghrébine, africaine, asiatique... dont beaucoup composent aujourd'hui les couches populaires. Pays laïc façonné par le catholicisme, elle compte aussi les plus importantes minorités musulmane et juive d'Europe.

Mais elle ne parvient pas "à assumer publiquement cette réalité", et continue à se définir par des mythes", ceux de "patrie des droits de l'homme" et de "terre d'asile" qu'elle n'a jamais été en réalité, ajoute François Gemenne, professeur à Sciences-po Paris et à l'université libre de Bruxelles.

L'acteur et humoriste Djamel Debbouze, né en France de parents marocains et grandi dans une cité populaire de la banlieue de Paris, n'a de cesse d'utiliser sa popularité pour faire prendre conscience de cet "impensé".

Karim Benzema paye "la situation sociale de la France d'aujourd'hui", a-t-il estimé. "Tant qu'on ne permet pas aux quartiers d'évoluer et qu'on en fera pas des Silicon Valley, qu'on ne leur permettra pas (aux habitants de ces quartiers) de s'épanouir humainement, socialement et économiquement, on +leur+ en voudra toujours d'être ce qu'ils sont", selon lui.

L'écrivain François Bégaudeau, auteur en 2008 d'un roman remarqué, "Entre les murs", inspiré de son expérience d'enseignant en quartier populaire, a aussi regretté mercredi dans une chronique publiée par le site lemonde.fr qu'en ne retenant ni Benzema, ni Hatem Ben Arfa, d'origine tunisienne, les sélectionneurs français pour l'Euro 2016 aient pris "le risque de casser le lien entre les Bleus et la population maghrébine".

"En cas de victoire, il y aura aussi peu d'Arabes aux Champs-Elysées que place de la République le 11 janvier" 2015, à la grande manifestation ayant suivi les attentats djihadistes à Paris contre l'hebdomadaire satirique Charlie Hebdo et une épicerie casher, avance-t-il. "La communauté sera taxée de communautarisme. Une nouvelle fois, une communion nationale aura produit de la division".

La relativement faible présence de manifestants d'origine arabe ou de confession musulmane dans la foule du 11 janvier 2015 avait suscité une avalanche de commentaires. Certains intellectuels et dirigeants politiques avaient montré du doigt l'influence d'un islam fondamentaliste, antisémite et hostile à la liberté d'expression, d'autres estimé que cette absence révélait le sentiment d'exclusion de beaucoup de musulmans en France.

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