NOUVELLES
01/06/2016 12:04 EDT | Actualisé 02/06/2017 01:12 EDT

Justice: l'Afrique appelée à transformer l'essai du procès Habré

La condamnation de l'ex-président tchadien Hissène Habré par un tribunal spécial africain à Dakar a été saluée comme l'application du principe que "l'Afrique juge l'Afrique", mais militants des droits de l'Homme et juristes en exigent désormais la généralisation sous la forme d'une "justice africaine permanente".

Hissène Habré a été condamné lundi à perpétuité pour crimes contre l'humanité et crimes de guerre par les Chambres africaines extraordinaires (CAE), créées en vertu d'un accord entre le Sénégal, où il a trouvé refuge il y a plus de 25 ans, et l'Union africaine (UA).

Ce procès est le premier au monde dans lequel un ancien chef d'Etat est traduit devant une juridiction d'un autre pays pour violations des droits de l'Homme et le premier tenu en Afrique en application du principe de compétence universelle.

Il vise également à répondre aux griefs croissants contre la Cour pénale internationale (CPI), siégeant à La Haye, accusée de ne poursuivre que des dirigeants africains, en montrant que le continent peut les juger lui-même.

La présidente de la Commission de l'organisation panafricaine, Nkosazana Dlamini-Zuma, s'est félicitée d'un verdict prouvant que "l'UA ne tolère pas l'impunité et les violations des droits de l'Homme".

Ce jugement, "par un mécanisme de l'Union africaine", a-t-elle souligné, "renforce le principe de l'UA de solutions africaines aux problèmes africains".

Mais les défenseurs des droits de l'Homme doutent de la volonté des dirigeants africains, dont beaucoup ont manifesté leur intention de sortir de la CPI, de passer aux actes en systématisant l'expérience, alors que les CAE disparaîtront une fois un verdict définitif prononcé au procès Habré.

"Il y a une contradiction" entre les grandes déclarations sur la lutte contre l'impunité et l'opposition de l'UA aux procédures de la CPI visant des chefs d'Etat en exercice, souligne Angela Mudukuti, du Centre des litiges d'Afrique australe (SALC), organisation d'avocats mobilisée pour l'arrestation du président soudanais Omar el-Béchir en Afrique du Sud en juin 2015.

"Il suffit de voir leur attitude lors de la visite du président Béchir" pendant le sommet de l'UA à Johannesburg il y un an, quand le gouvernement sud-africain l'avait laissé repartir, passant outre une décision de justice et un mandat d'arrêt de la CPI, a-t-elle déclaré mercredi à Dakar à l'AFP.

- Modèle difficile à reproduire -

Selon Angela Mudukuti, le "véritable test" serait de poursuivre des dirigeants en exercice, et non plus des chefs d'Etat déchus, comme Hissène Habré.

Elle salue "un jugement historique", mais avoue ses "doutes quand à la possibilité de reproduire ce modèle", en raison "du temps, de la quantité d'efforts et d'énergie qu'il a fallu" pour juger l'ex-président tchadien, un quart de siècle après sa chute.

Le secrétaire général de la Rencontre africaine pour la défense des droits de l'Homme (Raddho), basée à Dakar, Aboubacry Mbodj, plaide également pour "une justice pénale permanente africaine".

"Au-delà de la disparition des Chambres africaines, nous continuons à réclamer à l'Union africaine des mécanismes africains permanents pour que les chefs d'Etat ne soient pas au-dessus des lois", a expliqué M. Mbodj.

"L'Union africaine traîne des pieds", a-t-il déploré, citant l'adoption en 2014 dans le Protocole de Malabo de l'immunité pour les chefs d'Etat et hauts responsables vis-à-vis de la future Cour africaine de justice et des droits de l'Homme (CAJDH). "Ce qui veut dire que l'Union africaine n'est pas prête à mettre en place une justice pénale africaine".

De son côté, le président de la Coalition ivoirienne pour la CPI, Ali Ouattara s'est dit "heureux que l'Afrique ait jugé l'Afrique".

"Nous souhaitons que l'Afrique puisse juger de façon permanente les Africains", et nous souhaitons que la CPI soit toujours là, arc-boutée", pour jouer le rôle de "gendarme" en cas de défaillance des juridictions nationales ou continentales, a expliqué M. Ouattara.

"Autant tout citoyen africain est une potentielle victime de nos dirigeants, autant également tout chef d'Etat, toute haute personnalité, est un potentiel locataire de la CPI ou des juridictions africaines", a-t-il prévenu.

sst/de