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30/05/2016 23:13 EDT | Actualisé 31/05/2017 01:12 EDT

Quitter son quartier pour fuir l'insécurité: l'"aliyah interne" de juifs français

Un jour d'été, Alain Benhamou retrouve son logement cambriolé pour la seconde fois. Sur un mur, une insulte: "Sale juif". Les mots de trop: il décide de changer de quartier, à l'instar de nombreux juifs français qui veulent fuir l'insécurité.

La France compte la plus importante communauté juive d'Europe, avec un demi-million de personnes. La moitié vit en région parisienne qui connait actuellement une "forte mobilité géographique d'une partie de cette population", surtout de l'Est vers l'Ouest parisien, explique à l'AFP Jérôme Fourquet de l'institut de sondages Ifop.

Cette "aliyah interne" s'ajoute à la forte émigration juive vers Israël, qui a atteint près de 8.000 départs en 2015, année d'une double série d'attentats meurtriers, dont l'un en janvier a visé un supermarché casher. Sans parler des installations dans d'autres pays (Grande-Bretagne, Etats-Unis ou Canada), à un niveau comparable à celui de l'aliyah.

Au nord-est de Paris, "sur une quinzaine d'années, des effectifs de populations ou de familles juives se sont effondrés dans toute une série de communes", relève le politologue.

"A Aulnay-sous-Bois, le nombre de familles de confession juive est ainsi passé de 600 à 100, au Blanc-Mesnil de 300 à 100, à Clichy-sous-bois de 400 à 80 et à La Courneuve de 300 à 80", recense-t-il dans un ouvrage titré "L'an prochain à Jérusalem", se basant sur des données communautaires.

Le phénomène a commencé lors de la seconde Intifada, en 2000. Le conflit israélo-palestinien s'exporte alors dans la métropole, avec "une multiplication exponentielle des actes et menaces antisémites, qui rendent la vie quotidienne très difficile dans un certain nombre de quartiers". La France compte la plus grande communauté musulmane d'Europe (environ 5 millions de personnes sur une population de 65 millions).

- 'Territoires perdus' -

Une évolution ressentie par Alain Benhamou, 71 ans dont plus de 40 passés dans la ville de Bondy: "Jusqu'aux années 2000-2005, la ville était paisible et agréable, avec 250 à 300 familles juives, des synagogues remplies pour shabbat. A l'heure actuelle, il n'y subsiste qu'une centaine de familles juives".

Selon lui, "la communauté juive est appelée à disparaître" de ces "territoires perdus de la République", une expression qui désigne les quartiers où les tensions communautaires ont pris le pas sur la cohabitation paisible.

"Rabbin heureux" dans la ville du Raincy, Moché Lewin partage cette inquiétude. "Ce qui me dérange, c'est que dans des communes de France, des juifs ne peuvent plus vivre de manière apaisée, qu'à cinq minutes de chez moi certains sont obligés de cacher leur kippa ou leur étoile de David".

"Des gens de la communauté nous appellent au secours", raconte le maire socialiste de Sarcelles, François Pupponi. Témoignant d'un "sentiment d'insécurité", mais "aussi d'actes", "des femmes et des enfants frappés, des croix gammées sur la porte d'entrée... Des situations extrêmement violentes. On a été obligés de les reloger en catastrophe".

Pour Robert, rencontré à une cérémonie de brit milah (circoncision) et qui préfére taire son nom, les juifs ont tendance à se regrouper pour éviter l'antisémitisme.

Mais du coup, "on crée des ghettos", déplore François Pupponi, maire de Sarcelles. "La solution, ce serait la mixité sociale et d'origines dans tous les quartiers, mais ça fait 30 ans que la France essaye et n'y arrive pas".

Le Consistoire israélite semble avoir pris acte du déplacement du centre de gravité de la communauté juive en construisant, pour une ouverture prévue en 2017, un "centre européen du judaïsme" dans le XVIIe arrondissement, dans le nord-ouest de Paris.

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