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31/05/2016 01:00 EDT | Actualisé 31/05/2017 01:12 EDT

Drogues: "L'addiction est une forme d'adaptation à un environnement" (auteur britannique)

Johann Hari, journaliste britannique, a enquêté pendant trois ans sur la guerre contre la drogue, ses échecs et ses alternatives, pour écrire "La brimade des stups" (Chasing the scream, en anglais).

Question: Dans votre livre, vous défendez une thèse originale sur le phénomène de la dépendance.

Réponse: Il y a un problème de fond de compréhension des mécanismes de la dépendance. Tout le monde pense que la dépendance à l'héroïne est provoquée par l'héroïne, cela semble être une question de bon sens. C'était même une évidence pour moi lorsque j'ai commencé l'enquête.

Mais j'ai découvert que, par exemple, si vous êtes renversé par une voiture en Grande-Bretagne, que vous avez la jambe brisée, on va vous donner à l'hôpital de la diamorphine, en grande quantité. C'est de l'héroïne médicale, bien plus forte que tout ce que vous pouvez trouver chez un dealer, parce qu'elle n'est pas coupée. Si ce qu'on pense de la dépendance est vrai, qu'elle est provoquée par les composés chimiques implantés dans la drogue, un grand nombre de ces patients devraient devenir dépendants. Or ce n'est quasiment jamais le cas.

Des études scientifiques montrent que 85% à 90% des personnes qui consomment de la cocaïne, de l'héroïne, ne sont pas dépendants, tout comme la vaste majorité des gens qui consomment de l'alcool ne sont pas alcooliques.

Q: Vous détaillez une expérience conduite sur des rats?

R: Dans la version traditionnelle de cette expérience, vous prenez un rat, vous le mettez dans une cage avec deux bols: l'un contient de l'eau, l'autre de l'eau mélangée à de l'héroïne ou de la cocaïne. Le résultat est sans appel: le rat préfèrera presque toujours boire l'eau droguée, jusqu'à mourir d'overdose.

Mais dès les années 70, le professeur canadien Bruce Alexander a modifié le contexte de l'expérience, où le rat est seul et n'a rien à faire dans sa cage. Il a bâti le +Rat Park+, un paradis pour les rats, avec du fromage, des balles de couleur, des tunnels, la possibilité de s'accoupler... ainsi que les deux bouteilles. Les rats ont bu dans les deux, mais ce qui est fascinant, c'est que dans cet environnement, ils n'aiment pas l'eau droguée, n'en boivent quasiment pas, et aucune overdose n'est recensée. La dépendance est largement une forme d'adaptation à son environnement.

Quand on est heureux, on le fait avec les gens qui nous entourent. Quand on est isolé, traumatisé, brisé par la vie, on va tomber dans une forme de dépendance, l'alcool, la cocaïne... Le contraire de la dépendance, ce n'est pas la sobriété, c'est le lien.

Q: Pour vous, la prohibition favorise la consommation de stupéfiants?

R: Il suffit de comparer les résultats entre les sociétés qui ont déclaré la guerre à la drogue et celles qui ont essayé une voie alternative. C'est très intéressant de comparer la situation en France, où la réglementation est très répressive, et au Portugal, où l'usage personnel de toutes les drogues est décriminalisé: les adolescents français ont deux fois plus de chance de consommer de la drogue... La seule drogue en France qui a vu une chute massive de sa consommation depuis 40 ans, c'est le tabac. Il est légal, mais découragé.

La prohibition crée aussi de la violence. La guerre contre la drogue devient une guerre pour la drogue, avec des groupes criminels qui s'affrontent violemment pour établir leur place dans une zone. La légalisation, c'est le moyen de restaurer l'ordre. Et cela permet d'économiser de l'argent.

thm/fff/ger