POLITIQUE
24/05/2016 11:58 EDT | Actualisé 24/05/2016 11:59 EDT

Aide médicale à mourir: doit-on permettre d'y consentir à l'avance?

Benoit Roussel/Radio-Canada

Des voix s'élèvent pour permettre aux personnes qui savent qu'elles vont perdre leurs facultés mentales de faire une demande anticipée d'aide à mourir. Mais d'autres voix prônent la prudence.

Un texte de Madeleine Blais-Morin

Lorsqu'il a appris que le projet de loi fédéral sur l'aide médicale à mourir ne permettrait pas les demandes anticipées, Marcel Boulanger a été déçu. Le projet C-14 propose tout au plus d'étudier cette délicate question. Mais pour l'homme de 86 ans, médecin à la retraite, cofondateur de l'Association québécoise pour le droit de mourir dans la dignité, la réflexion est déjà toute faite. Depuis longtemps.

Ses directives anticipées

Dans un document écrit en 1998, il a fait part de ses volontés. Marcel Boulanger indique que s'il venait à perdre ses fonctions cérébrales, il voudrait qu'on interrompe tout traitement. Cette partie du document ne pose pas problème. Ce genre de directives anticipées est pratique courante. Mais il demande aussi qu'on mette fin à ses jours, par euthanasie, si un traumatisme ou une maladie dégénérative comme l'alzheimer lui faisait perdre ses capacités intellectuelles. Une requête qu'il voudrait voir appliquée si elle devenait légale.

«À partir du moment où vous êtes devenu un être qui cesse d'être vous, celui que vous avez été pendant 90 ans, vous pouvez bien rejeter ce qui reste d'os et de chair.» - Marcel Boulanger

Mais demander l'aide médicale à mourir de façon anticipée n'était pas possible en 1998, ce ne l'est pas non plus aujourd'hui, et le projet de loi C-14 ne le permettrait toujours pas. Cela inquiète Marcel Boulanger.

Les adeptes de la prudence

Du côté de l'Association médicale canadienne (AMC), qui représente plus de 80 000 médecins du Canada, on prévient qu'il faut faire preuve de prudence avec les directives anticipées.

La directrice de l'éthique à l'AMC, Cécile Bensimon, note que parfois, des patients qui émettent des directives médicales anticipées changent d'idée par la suite. « C'est pour ça que c'est problématique d'interpréter les souhaits antérieurs d'une personne qui ne peut plus donner son consentement. Et c'est pourquoi nous nous devons d'étudier cette question en profondeur. »

Elle note que certains médecins font une distinction entre l'acte de mettre fin à des traitements et l'acte de l'aide à mourir.

«Le gouvernement fédéral s'est proposé d'effectuer une étude approfondie sur ces questions dites "Carter-plus" et l'AMC est tout à fait d'accord avec cette approche. Nous préconisons depuis un certain temps d'adopter une approche prudente et mesurée.» - Cécile Bensimon

Torturé sur la façon de voter

Pour le député libéral de Madawaska-Restigouche, René Arseneault, C-14 ne va pas assez loin, mais représente tout de même un pas de géant.

Le projet de loi exige qu'un examen indépendant soit lancé, au plus tard 180 jours après la date de sanction de la loi, non seulement sur les demandes anticipées, mais aussi sur les demandes faites par les mineurs matures et celles où la maladie mentale est la seule condition invoquée.

René Arseneault était l'un des membres du Comité mixte spécial sur l'aide médicale à mourir, qui s'était prononcé sur ces questions. Il raconte que celle des demandes anticipées avait à peine posé problème. Ce comité recommandait de les autoriser sous certaines conditions.

«Les deux enjeux qui nous ont infligé des tortures intellectuelles, c'étaient les mineurs matures et les personnes souffrant d'incapacités mentales ou intellectuelles avant diagnostic. Mais quelqu'un qui a la maladie d'Alzheimer et qui ne souffre pas de maladie intellectuelle préexistante, ça c'était clair, ça a fait quasiment l'unanimité.» - René Arseneault

La crainte des dommages collatéraux

Le sénateur Serge Joyal siégeait lui aussi au Comité mixte spécial sur l'aide médicale à mourir. Il craint que des personnes qui se voient refuser la possibilité de faire des demandes anticipées décident de se suicider lorsqu'elles sont encore capables de le faire.

«Vous poussez les gens au suicide si vous n'aménagez pas le régime à l'intérieur duquel ils peuvent maintenir l'exercice de leur liberté jusqu'à la fin. Et c'est ça l'implication du consentement préalable. Ou encore, vous forcez les gens à inciter leur entourage à commettre un acte illégal.» - Le sénateur Serge Joyal

Marcel Boulanger n'exclut pas ce scénario.

«Si je m'en viens tout croche, c'est pas fermé complètement, que je pourrais de façon réglée, déterminée, l'air de rien, disparaître. Ce n'est pas impossible. Je ne veux pas me ramasser recroquevillé en chien de fusil, dans un lit, dans un CHSLD. Ça, je ne veux pas ça.» - Marcel Boulanger

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