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23/04/2016 12:21 EDT | Actualisé 23/04/2016 12:26 EDT

«Les radicaux libres», contre l'appauvrissement de l'humanité

À l’intérieur des Radicaux libres, petit livre à l’allure inoffensive et imprimé sur papier recyclé, se dissimulent des pans entiers de la vie de son auteur Jean-François Nadeau. Au fil des pages, l’historien et journaliste au quotidien Le Devoir interroge le monde qui l’entoure, taclant au passage l’hypocrisie des uns et la fausse générosité des autres.

«Prenez la pauvreté, lance tout de go en entrevue Jean-François Nadeau, assis dans un café sur l’Avenue du Parc. On en entend parler au mois de décembre avec l’arrivée des pleureuses de service qui disent combien la pauvreté est épouvantable. Beaucoup de ces personnalités se retrouvent en fait à échapper aux lois de l’impôt en profitant d’abris fiscaux de toutes sortes. La vérité c’est que les inégalités sociales sont de plus en plus importantes et qu’au lieu de trouver des solutions durables, on se contente de guignolées saisonnières.»

les radicaux libres

L’ouvrage édité chez Lux rassemble plusieurs de ses textes écrits dans Le Devoir, mais aussi des chroniques à Radio-Canada ou des contributions pour diverses revues et colloques. En tout 50 courts chapitres nourris de souvenirs et d’expériences souvent puisés dans le quotidien.

«À partir d’objets parfois inusités ou de rencontres, je tente d’aller plus loin. Par exemple en ouverture du bouquin, je raconte l’histoire de cet ami relieur. Malgré une belle carrière, il s’est retrouvé à la rue. Il y a de plus en plus de gens qui se retrouvent à la rue. Qu’est-ce qu’on va faire devant un problème qui s’aggrave? Il faut penser le monde autrement, c’est urgent!»

Inquiétudes

De l’aveu même du journaliste, le livre est un «objet écrit non identifié». Un recueil qui n’en est pas vraiment un, plus de l’ordre de l’essai où cohabitent plusieurs matières qui s’entrechoquent comme l’histoire, la sociologie, le journalisme et la littérature.

«Je vais dans beaucoup de directions, admet-il. Tous ces textes ne sont pas liés entre eux. À partir d’éléments qui me touchent, j’exprime mes inquiétudes à l’égard d’un monde de plus en plus injuste. Ce n’est pas un constat pessimiste, c’est davantage un objet d’observation. Je cadre le paysage, la profondeur, afin de mieux voir.»

Pour mieux décrire ce qu’il voit, il utilise plusieurs images notamment celle du chat du Cheshire dans Alice au pays des merveilles, ce matou enfumé imaginé par Lewis Carroll. Selon lui, ce personnage illustre à la perfection l’état «pitoyable» de notre société qui se désagrège à travers les illusions de la consommation.

«On préfère vivre dans un présent évidé, sans passé ni futur, comme le sourire du chat alors que son corps même disparaît. On nous demande après d’être heureux et d’être gentil. C’est une forme remarquablement délétère d’un contrôle social qui va croissant. En fait, on vit dans une sorte d’aéroglisseur qui s’en va tout droit dans un mur.»

Le désinvestissement du Québec

Le portrait que fait Nadeau du Québec n’est pas très reluisant. À l’ère du chacun pour soi, les utopies des années 1970 pour le bien commun ne sont plus à l’ordre du jour. Un phénomène qui selon lui touche l’ensemble de l’Amérique du Nord et qui pourrait bientôt faire du Québec «un immense boulevard Taschereau».

«On évolue dans une société qui est plus de plus agressive et qui nous définit comme des objets propres à consommer ou à être consommés. On parle de client tout le temps. Nous ne sommes plus des malades à l’hôpital ou des passagers dans les transports, nous sommes devenus des clients. On est réduit à une variable économique, un appauvrissement total. (…) Constituer le monde à partir de la seule donnée consumériste, c’est déprimant et absolument aliénant.»

Il suffirait pourtant, selon lui, de considérer l’argument culturel comme étant le véritable lien entre les hommes. «La culture est beaucoup plus riche comme possibilité de conversation entre les peuples et avec nous-mêmes.»

Au lieu de cela, les Québécois se désinvestissent en oubliant de se projeter dans l’avenir, précise-t-il, et d’ajouter que les vrais pouvoirs de décision leur ont été confisqués. «Ce n’est pas possible qu’une nation qui se dit si riche devienne tellement pauvre.»

Un appauvrissement que l’on peut également constater dans la plupart des strates de notre société, du système éducatif abandonné par les gouvernements jusqu’au patrimoine historique, devenu une charge trop lourde à porter.

«Aujourd’hui, on détruit des pans entiers de ce qu’a été la vie urbaine. Une vieille usine d’armement dans laquelle 7000 femmes ont travaillé dans les années de guerre transformée en parking pour la ville de Montréal ou ces églises dont on ne garde que les clochers comme un pastiche de notre passé.»

Sans vraiment y croire, Jean-François Nadeau espère tout de même une prise de conscience contre le délitement ambiant. «Il faut une mobilisation. Ce n’est pas possible qu’une société soit coincée à ce point là sans réagir.»

Les radicaux libres – Jean-François Nadeau – Lux éditeur – 210 pages.

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