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14/04/2016 01:47 EDT | Actualisé 14/04/2016 01:49 EDT

Fabienne Larouche: 20 ans de pages qui se tournent (ENTREVUE)

Facebook/ Fabienne Larouche

20 ans. Quatre épisodes par semaine, 40 pages de textes par épisode, 160 pages de textes par semaine. Quelque 96 000 pages et 2400 demi-heures au total. Une moyenne d’environ 650 000 téléspectateurs qui n’a jamais réellement fléchi, peu importe les Poule aux œufs d’or ou Loft Story qui crépitaient aux autres réseaux.

On lui demande si l’exploit réalisé, d’abord pendant 15 ans avec Virginie, puis cinq ans avec 30 vies, figurera dans le livre Guiness des records, qu’on entend presque Fabienne Larouche hausser les épaules à l’autre bout du fil. Certes, elle se dit fière et heureuse du boulot accompli, parle avec enthousiasme de sa passion encore intacte pour l’écriture, mais la marathonienne de la plume – ou plutôt, du clavier, considérant la vitesse à laquelle jaillissent ses intrigues – n’a pas en elle la fibre nostalgique.

«Jamais je ne vais réécouter ce que j’ai fait, avance Fabienne Larouche. Même pas Fortier, même pas Trauma, même pas Urgence, même pas Scoop, même pas Les Bougon… Je ne suis pas là-dedans. Moi, je vais de l’avant. La télé, c’est de la consommation. C’est un objet que tu utilises. Une fois que tu l’as utilisé, c’est fait. Je ne vais jamais réécouter des séries que j’ai déjà vues. Je suis maniaque de Game of Thrones, de House of Cards, de The Fall, mais je ne vais pas réécouter les épisodes. Mais les films, oui. Je pense que j’ai vu 20 fois Les visiteurs I, Love Story et Le parrain! (rires)»

Le tollé avait été palpable, sur Facebook, à la fin 2014, lorsque Fabienne avait officiellement annoncé qu’elle fermerait définitivement les portes des classes de 30 vies au printemps 2016. Ce soir, c’est le moment redouté par plusieurs: Radio-Canada présentera, à 19h, le dernier épisode se jouant entre les murs de l’école du Vieux-Havre, mettant ainsi fin au règne de l’héroïne Isabelle Cousineau (Julie Perreault) et son difficile Groupe 57, mais aussi à la dynastie scolaire menée par l’auteure et productrice depuis 20 ans.

«Ceux qui nous écoutent depuis le mois de janvier vont être touchés, laisse planer Fabienne Larouche. C’est sûr que je ne suis pas une auteure comique! Alors, il va y avoir du drame…»

«Moi, depuis 20 ans, ce que je dis aux enseignants, c’est qu’ils sont probablement les personnes les plus importantes dans notre société, ajoute-t-elle. Les problèmes qu’on a, adultes, on les a souvent déjà à l’école primaire et secondaire, et les enseignants essaient de nous réparer. Pendant 20 ans, je leur ai dit tout l’estime, le respect et l’admiration que j’avais pour eux. Ce soir, dans les deux dernières minutes, je boucle la boucle. Je parle un peu aux enseignants. Ceux qui nous écoutent depuis toujours vont être touchés… et moi aussi, je vais être touchée!»

Liberté retrouvée

N’allez surtout pas lui parler «d’épisode-testament»; Fabienne Larouche est encore bien en vie, en pleine santé et continue d’additionner les projets, surtout comme productrice : les films Votez Bougon, La loi martiale (de Claude Robinson) et La promesse (tiré du roman de Michèle Ouimet, que réalisera Micheline Lanctôt), les séries Unité 9, Sur-Vie, Blue Moon II et District 31 (la quotidienne qui remplacera 30 vies à l’automne, écrite par Luc Dionne) bouillonnent tous dans les bureaux d’Aetios, sa maison de production, en plus de Terre de sang, une série historique de grande envergure qu’elle écrit présentement pour Radio-Canada.

Mais la grande dame du petit écran ne cache pas qu’une nouvelle étape s’amorce avec le tournant que signifie le départ des ondes de 30 vies.

«Je me sens comme libérée, même si c’a été du pur bonheur pendant 20 ans. J’ai été happée par une passion qui s’appelle l’écriture. L’écriture sur les enseignants, que j’admire. Ça n’a jamais été un fardeau, pour moi, de faire ce travail-là.»

«Mais, quand j’ai fini d’écrire, le 16 mars, c’a été comme si je retrouvais ma liberté. C’était un mercredi, et le vendredi, j’avais mon premier week-end libre depuis je ne sais plus quand. Le premier samedi, je me suis dit: qu’est-ce que je fais? Mais on s’y fait vite! (rires)»

Bien sûr, il lui aura fallu une discipline de fer pour arriver à écrire autant de lignes à un rythme aussi exigeant, pendant tellement longtemps.

«Mon engagement auprès de l’équipe technique, c’était que, quand ils arrivaient sur le plateau à 7h du matin, le lundi, les quatre épisodes étaient livrés pour la pré-production du tournage de la semaine suivante. Parfois, ils recevaient les textes à 5h du matin, mais je n’ai jamais manqué un deadline et on a toujours tourné. J’ai été responsable, j’ai fait du mieux que je pouvais… mais maintenant, c’est fini.»

Beaucoup de sacrifices

Au moment de parapher son premier contrat de création de la quotidienne radio-canadienne, l’entente de Fabienne Larouche avec la société d’État était de deux ans. Lise Payette avait alors «mis la table» quelques années plus tôt avec la Marilyn qu’incarnait Louisette Dussault, et Michèle Fortin était directrice générale de la télévision de Radio-Canada. Fabienne Larouche aura donc vu défiler plusieurs dirigeants dans la grande tour du boulevard René-Lévesque, de Mario Clément à Louise Lantagne, à Dominique Chaloult, et autres.

«Si on m’avait dit (ce jour-là) que j’allais écrire 2400 demi-heures, j’aurais dit: ça ne se fait pas!, s’exclame Fabienne Larouche. J’ai fait des sacrifices, j’ai travaillé beaucoup. J’ai dédié mes fins de semaine, mes étés. Si on me l’avait dit d’avance, oublie ça. Tu fais ça au jour le jour. Mais, finalement, tu travailles tout le temps. Même quand tu es en congé, il faut que tu trouves des histoires. Quand je m’installe pour écrire mes pages, mon déroulement séquentiel est fait, ma recherche est faite, je sais ce dont je vais parler. Tu as toujours ça en tête.»

«Et tu ne peux pas arriver à la maison, le soir, à 17h, en te disant que tu vas souper en famille. C’est pour ça qu’aujourd’hui, j’ai une sensation de liberté. Généralement, à ce temps-ci de l’année, la quotidienne est finie, et je commence à écrire une autre série, comme Trauma ou Fortier. Mais là, j’ai bifurqué. À un moment donné, il faut avoir de la place pour respirer.»

«Mais, mine de rien, pendant 20 ans, du lundi au jeudi, j’étais en ondes de 19h à 19h30. Je n’ai pas fait ça toute seule. Je l’ai fait grâce à la haute direction de Radio-Canada, à tous ceux qui m’ont supportée, qui ont dit: wow, on parle d’école, on parle des problèmes des jeunes à 19h. Virginie, pour moi, c’est fini depuis six ans. Mais 30 vies, il y avait beaucoup de familles qui nous écoutaient, et ça suscitait des discussions dans les maisons. On a fait beaucoup pour la multiethnicité.»

Radio-Canada rediffuse présentement les premières saisons de Virginie en après-midi, la semaine, à raison de deux épisodes à la fois. Y jeter un œil fait évidemment remonter quantité de souvenirs à la surface, et permet de constater à quel point les temps ont changé en 20 ans.

C’est que les écoles québécoises ont beaucoup évolué depuis septembre 1996, alors que la décidée et pleine de bonnes intentions Virginie (Chantal Fontaine) donnait ses premiers coups de sifflet dans son gymnase de l’école Ste-Jeanne-d’Arc et remettait à leur place les élèves les plus turbulents de son groupe de cheminement particulier. Depuis, la réforme a complètement modifié les méthodes d’enseignement et d’évaluation, le nombre de prescriptions pour les médicaments contre le TDAH a grimpé en flèche dans les pharmacies, et les téléphones intelligents sont quasi devenus une extension du corps des jeunes.

Puis, quelque part dans la dernière décennie, au début 2011 pour être plus précis, 30 vies et ses professeurs dévoués ont pris la place du personnel de Ste-Jeanne-d’Arc. Marina Orsini, Guillaume Lemay-Thivierge, Élise Guilbault, Karine Vanasse, Mariloup Wolfe, Benoît Brière, Mélissa Désormeaux-Poulin, Émile Proulx-Cloutier, Denis Bouchard et Julie Perreault ont tour à tour été les visages-vedettes de l’émission, qui augmentait toujours en intensité, d’un chapitre l’autre.

«Si tu écoutes les premiers épisodes de Virginie et les derniers épisodes de 30 vies, on est ailleurs complètement, acquiesce Fabienne Larouche. Il faut dire, aussi, que Virginie était une satire sociale, tandis que 30 vies est vraiment une série dramatique. Je l’ai basée sur ce que je faisais sur Fortier, avec des histoires s’étalant sur une semaine ou deux. Sauf pour le dernier opus, avec Julie Perreault, parce que les problèmes des délinquants ne se réglaient pas en une semaine ou deux. J’ai l’impression que ce dernier opus était mon meilleur…»

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