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13/04/2016 12:16 EDT | Actualisé 14/04/2017 01:12 EDT

Scandale des écoutes en Macédoine: l'amnistie décrétée par Ivanov sème la colère

Plusieurs milliers de personnes ont pris part mercredi soir à Skopje à des manifestations émaillées de heurts avec la police, contre l'amnistie de responsables politiques décrétée par le président Ivanov, une décision qui enfonce la Macédoine dans une crise politique.

Ce pardon, qui met de facto un terme aux poursuites liées au scandale des écoutes téléphoniques illégales de milliers de personnes imputées au pouvoir, a été accueilli par une sévère mise en garde de l'Europe et des Etats-unis.

Il a suscité la colère d'opposants à Skopje, qui ont scandé "Démission maintenant!", "La prison pour les criminels!", "Pas de justice, pas de paix!". Selon des estimations de médias locaux, ils étaient quelques milliers dans les rues où l'ambiance était sensiblement plus tendue que la veille. Vitres cassées, mobilier brûlé, des locaux dépendant de la présidence ont fait les frais de leur colère, ont constaté des journalistes de l'AFP témoins d'affrontements sporadiques.

Ce fut notamment le cas quand, devant le Parlement, des partisans du principal parti d'opposition, le SDSM (social-démocrate) ont tenté de franchir un cordon policier pour s'approcher d'un groupe soutenant le VMRO-DPMNE (droite conservatrice).

Douze personnes ont été arrêtées et un journaliste blessé, a déclaré à l'AFP un porte-parole de la police, Toni Angelovski, sans plus de détail sur la gravité des blessures.

Cette double pression, de la communauté internationale et de la rue, n'a pas ébranlé Gjorge Ivanov, qui mercredi, en déplacement à la frontière grecque, a lâché: "Ce que j'avais à dire, je l'ai dit hier. Je reste là-dessus."

Affirmant y voir le seul moyen de sortir de l'impasse dans laquelle se trouve le pays depuis deux ans, Gjorge Ivanov a "mis un terme aux procédures judiciaires contre les responsables du gouvernement et de l'opposition". En l'espèce, une enquête ouverte fin 2015 dans un scandale d'écoutes de politiques, de chefs religieux, de journalistes.

Cette amnistie n'est "pas en cohérence avec ma conception de l'état de droit", a regretté mardi soir le commissaire européen à l'élargissement Johannes Hahn. Mercredi, l'ambassadeur américain à Skopje a été lapidaire: "Un pardon général sans respect de la procédure protège les hommes politiques corrompus et leurs associés".

Aux yeux de l'opposition, Nikola Gruevski, véritable homme fort du pays et du VMRO-DPMNE, est le chef d'orchestre du système illégal d'écoutes qui aurait été mis en place. En tant que tel, celui qui a été Premier ministre de 2006 à sa démission en janvier, est aussi le premier bénéficiaire du pardon présidentiel.

"Classe dirigeante discréditée"

Que celui-ci soit le fruit "d'une décision de Gruevski ou d'Ivanov n'importe pas. Ils sont partie intégrante d'une classe dirigeante complètement discréditée et complètement pourrie", a réagi mercredi James Ker-Lindsay, spécialiste des Balkans à la London School of Economics.

"Nous sommes arrivés à un point où l'Union européenne doit très sérieusement se poser la question de savoir si la Macédoine mérite toujours d'être désignée comme un candidat à l'adhésion", poursuit l'universitaire.

La petite République de 2,1 millions d'habitants du sud des Balkans, à l'économie fragile, est officiellement candidate depuis 2005, malgré des relations exécrables avec la Grèce, qui lui dénie l'usage du nom de "Macédoine". Ces tensions sont exacerbées par la crise des migrants: Athènes a critiqué Skopje pour la violence jugée excessive dimanche de ses forces de sécurité afin de repousser des groupes de réfugiés bloqués à la frontière et voulant forcer le passage vers l'Europe occidentale.

Johannes Hahn a envoyé un avertissement à Skopje: l'amnistie comme d'autres décisions prises récemment par les responsables macédoniens "mettent gravement en péril l'avenir euro-atlantique de leur pays".

Le patron du SDSM et principal opposant, Zoran Zaev, a déjà annoncé que son parti boycotterait les législatives prévues le 5 juin, dénonçant notamment des listes truquées, une presse sous contrôle et des atteintes aux libertés publiques. Ces élections déjà repousséesétaient censées offrir une issue à la crise.

Johannes Hahn a exprimé ses doutes "que des élections crédibles restent possibles" désormais. Un constat d'échec après des mois d'efforts de l'UE: arraché à l'été 2015, le fragile accord entre protagonistes de la crise a volé en éclats.

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