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Quand je suis allé au cinéma avec mon père

Mes parents n'étaient pas de ceux qui allaient au théâtre, au cinéma ou voir des spectacles. Ils avaient peu de temps. Disons, pour faire une histoire courte, que leurs sorties se limitaient au travail. Les films, les chanteurs et les téléthéâtres, ils les voyaient à la télévision. Ça comblait les vides et ça suffisait.

Un texte de Franco Nuovo

Mes parents trimaient dur, élevaient leurs enfants et s'arrangeaient pour que la culture générale leur soit offerte par l'école et les collèges dans lesquels ils avaient investi espoir et économie. Eh oui, il fut une époque où ces rêves pouvaient devenir réalité!

Aussi, moi qui aime le septième art au point d'avoir été spectateur professionnel pendant une bonne quinzaine d'années, je ne suis allé que trois fois au cinéma avec mes parents. La première, je m'en souviens comme si c'était hier, même si je n'étais qu'un gamin. C'était à deux pas de chez nous, avec ma mère, au début des années 60. Elle m'avait emmené au Théâtre Château, rue Saint-Denis à l'angle de la rue Bélanger, pour assister à une représentation de Ben-Hur, réalisé par William Wyler, avec le jeune Charlton Heston.

La deuxième, c'était bien des années plus tard. Cette fois-là, nous y sommes allés en famille. J'étais adolescent. Je lisais Proudhon et Bakounine. Mon cœur battait à gauche, comme il se doit. Cette fois-là, dis-je, c'est moi qui avais invité maman, papa et même ma sœur, en me disant que cette histoire vraie où triomphent sans honte le racisme et l'injustice et dans laquelle les protagonistes étaient, comme nous, italiens émigrés, ne pouvait que toucher les représentants de la classe ouvrière dont nous étions issus.

L'épisode tragique de Nicola Sacco et Bartolomeo Vanzetti, incarnés par Riccardo Cucciolla et le remarquable Gian Maria Volontè dans le film Sacco et Vanzetti, avait fait grand bruit. Au début du siècle, à la suite d'un vol à main armée, deux anarchistes d'origine italienne ont été condamnés à mort, sans preuve, et envoyés à la chaise électrique. Pendant et après la projection, l'indignation était à son comble, l'émotion aussi. Papa, je me souviens, avait même versé une larme discrète. L'effet était réussi.

Cela m'amène maintenant à la raison de cette chronique : la troisième fois. J'étais adulte. Pratiquant le métier distrayant de critique de cinéma dans un grand quotidien, j'étais tenu d'assurer, entre autres, la couverture des manifestations cinématographiques d'ici et d'ailleurs. C'était une époque où le Festival des films du monde (FFM), malgré ou grâce à son président têtu, avait encore ses lettres de noblesse.

On était à la fin des années 70 et le FFM présentait ce soir-là Une journée particulière (Una giornata particolare), du grand metteur en scène Ettore Scola. Ce film italien mettait en vedette Sophia Loren et Marcello Mastroianni, des idoles pour tous les ritals de la planète. J'ai donc demandé à papa s'il voulait m'accompagner. Il en était ravi. Père et fils, seuls. Pour l'unique et dernière fois de notre vie, nous sommes allés ensemble au cinéma. Nous avons pris le chemin de la Place des Arts, où était projeté le nouveau long métrage du réalisateur d'Affreux, sales et méchants et de Nous nous sommes tant aimés, des chefs-d'œuvre.

(Source : YouTube/CG Entertainment)

Une journée particulière (voci la bande-annonce ci-haut, en italien) est un film magnifique qui nous ramène à Rome en 1938, le jour où Hitler rencontre Mussolini. Les chemises noires sont de mise. C'est la fête pour tous les Romains tirés, pour l'occasion, à quatre épingles. La fête pour tous, sauf pour Antonietta, une mère de famille, qui est contrainte de rester à la maison pour veiller aux tâches ménagères plutôt que d'aller voir le Duce. Or, le hasard veut qu'elle fasse la connaissance d'un voisin solitaire et à l'orientation sexuelle condamnée par le régime.

C'est un film en vase clos, un film à deux personnages incarnés par des monstres sacrés. Ce film a très certainement marqué un virage dans la cinématographie de ce cinéaste disparu en janvier dernier.

Cette époque-là, papa l'avait bien connue, même si, militaire en service, il n'était pas à Rome en 1938, mais en Éthiopie avec les troupes de l'empire colonial italien. Cette Journée particulière a donc réveillé des souvenirs, disons particuliers, ceux d'une époque peu glorieuse qui a débouché sur une guerre sanglante, condamnant à mort des millions de personnes et hypothéquant la vie des jeunes d'alors.

Eh bien, Una giornata particolare a été sacré meilleur film restauré à la Mostra de Venise. Il sera présenté cette semaine à la Cinémathèque québécoise par Éléphant, en collaboration avec la Cinémathèque, lors d'une soirée en hommage à Ettore Scola. Le mardi 12 avril, une projection sera ouverte au public.

Un long métrage... Des souvenirs... Une journée particulière!

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