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05/04/2016 06:15 EDT | Actualisé 06/04/2017 01:12 EDT

En filigrane du conflit du Nagorny-Karabakh, la rivalité russo-turque

Alors que l'Azerbaïdjan et l'Arménie s'affrontent pour le contrôle d'un territoire qu'ils revendiquent tous deux, le Nagorny-Karabakh, les rivalités entre la Turquie et la Russie apparaissent en filigrane dans cette région du Caucase qu'elles se disputent depuis plusieurs siècles.

Héritiers des empires ottoman et russe, Ankara et Moscou s'y livrent une guerre d'influence depuis près de 500 ans et, ces derniers mois, leurs relations se sont considérablement détériorées après que des F-16 turcs ont abattu un bombardier russe au-dessus de la frontière syrienne.

Aujourd'hui, sans être les premiers instigateurs du conflit, Russes et Turcs jouent leur partition dans une crise latente depuis des siècles et qui s'est cristallisée au début de l'époque soviétique lorsque Moscou décida que la région du Karabakh dépendrait de la république socialiste soviétique d'Azerbaïdjan, et non de celle d'Arménie.

- Le grand frère turc -

Vassal de facto de Moscou à l'époque soviétique, l'Azerbaïdjan se rapproche d'Ankara après la chute de l'URSS au moment où le conflit pour le contrôle du Nagorny-Karabakh est à son apogée et fait 30.000 morts et des centaines de milliers de réfugiés, pour la plupart azéris.

En 1993, la Turquie ferme sa frontière avec l'Arménie, avec laquelle elle entretient des relations empoisonnées par l'héritage historique du génocide dont les Arméniens ont été victimes sous l'empire ottoman (1915-1917), qu'Ankara ne reconnaît pas.

L'alliance entre Turcs et Azerbaïdjanais s'explique notamment par des facteurs religieux et linguistique : la quasi-totalité des neuf millions d'Azerbaïdjanais sont musulmans et l'azéri appartient à la famille des langues turques.

Depuis la reprise vendredi des hostilités entre séparatistes et Azerbaïdjanais, Ankara a multiplié les déclarations tonitruantes au risque d'attiser les tensions. Mardi, le Premier ministre Ahmet Davutoglu prévenait que son pays serait aux côtés du "frère" azerbaïdjanais "jusqu'à l'apocalypse". Auparavant, le président Recep Tayyip Erdogan avait promis de soutenir Bakou "jusqu'au bout".

Mais bien que partageant "une identité nationale" avec l'Azerbaïdjan, la Turquie préfèrera "éviter une guerre régionale" avec la Russie, juge l'analyste Can Kasapoglu, du Centre d'études économiques et de politique étrangère (Edam) d'Istanbul.

- Le puissant voisin russe -

La Russie suit en voisin de poids les soubresauts dans le Caucase. Si elle vend des armes à l'Azerbaïdjan - tout comme à Erevan -, elle fait aussi de facto vivre l'Arménie, qui souffre depuis plus de vingt ans d'un blocus économique imposé par la Turquie.

La Russie et l'Arménie, dont les populations sont majoritairement de confession orthodoxe, ont aussi conclu d'importants accords militaires : Moscou a deux bases en Arménie, dont l'une, terrestre, située à Gumri, près de la frontière turque, qu'elle a récemment renforcée.

Erevan, qui appuie les forces séparatistes du Nagorny-Karabakh, principalement peuplé d'Arméniens depuis la fin de la guerre, a aussi signé un accord de défense aérienne commune avec la Russie.

Mais la position du Kremlin est moins inflexible que celle de la Turquie car Bakou est un bon client du complexe militaro-industriel russe.

En 2013, Moscou a ainsi vendu pour un milliard de dollars de chars, de canons et de lance-roquettes à l'Azerbaïdjan, dont les dépenses budgétaires consacrées à la défense sont plus élevées certaines années que le budget total de l'Arménie.

"La Russie est celle qui a le plus à perdre" dans la guerre, estime ainsi Alexeï Malachenko, expert du centre Carnegie.

"Elle est dans une impasse. Si elle agit contre l'Azerbaïdjan, elle se met à dos toute la communauté turcophone. Pas seulement en Asie centrale mais aussi sur son propre territoire : les Tatars, les Bachkirs...", souligne-t-il, rappelant que Moscou a toujours joué un rôle de médiateur dans ce conflit.

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