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04/04/2016 10:47 EDT | Actualisé 05/04/2017 01:12 EDT

Des enquêtes sans frontières et à plusieurs, le nouveau visage de l'investigation

Pour éplucher la masse de documents de l'enquête "Panama Papers" sur les paradis fiscaux, une centaine de médias se sont associés à travers le monde, une méthode d'investigation de plus en plus utilisée par des rédactions qui n'ont ni le temps ni l'argent de se lancer seules.

Publiée dimanche, l'enquête "Panama Papers", présentée par ses auteurs comme "la plus grosse fuite de documents de l'histoire", a mobilisé plus de 400 journalistes dans 76 pays qui ont planché pendant un an sur 11,5 millions de fichiers panaméens.

En France, le quotidien Le Monde et l'émission Cash Investigation ont eu accès à ces documents qui ont permis de dévoiler une liste de personnalités ayant recours à des paradis fiscaux.

C'est un journaliste du quotidien munichois Süddeutsche Zeitung qui a obtenu le premier ces documents cryptés, transmis par un lanceur d'alerte anonyme qui lui a promis "plus de données qu'il n'en avait jamais vues", raconte le journaliste.

Devant l'étendue des documents, le journal se tourne vers Le Consortium international des journalistes d'investigation (ICIJ) une ONG américaine qui a coordonné de nombreuses enquêtes internationales ces dernières années.

Parmi les plus connues: Offshore Leaks sur les paradis fiscaux, LuxLeaks sur un accord entre le Luxembourg et des multinationales pour payer moins d'impôts, ou encore SwissLeaks, sur l'implication de la filiale suisse de la banque HSBC dans l'évasion fiscale de certains clients.

La méthode est la même: un membre du Consortium obtient des données confidentielles (listings, e-mails, tableurs) qu'il partage avec les autres pour les exploiter avant de publier les informations simultanément dans plusieurs pays.

Le Consortium fournit de son côté des outils techniques spécifiques pour explorer ces données.

Les "Panama Papers" reposent sur 2,6 térabytes de données, soit plus que les documents ayant servi à l'Offshore Leaks, au LuxLeaks, au SwissLeaks et au Cablegate de Wikileaks réunis.

"Les fichiers sont tellement lourds et tellement nombreux qu'une rédaction seule ne pourrait pas s'y attaquer, le travail est titanesque", explique Alice Antheaume, spécialiste des médias et directrice adjointe de l'école de journalisme de Sciences Po Paris.

"Il faut les collecter, les trier et trouver l'histoire derrière les colonnes des tableurs. Cela demande des compétences spécifiques de +datajournaliste+ que n'ont pas forcément les journalistes traditionnels", raconte-t-elle.

- Logique de partage -

En outre, difficile pour une rédaction de mobiliser pendant un an des journalistes sur un seul sujet dans la logique de temps réel, peu propice aux enquêtes au long cours, souligne-telle, pointant le manque de ressources des médias à l'étranger où de nombreux bureaux ont été fermés.

"La collaboration entre médias repose sur le concept de méta-rédaction. On n'arrive plus aujourd'hui à être assez fort en étant une rédaction unique. On n'est plus dans la rivalité mais dans une logique de partage, chacun va zoomer sur la partie qui concerne son pays", explique-t-elle.

"Très peu d'organisations de presse sont capables de mener seule des enquêtes de qualité sur un plan international, elles n'en ont pas la capacité", renchérit Mark Lee Hunter, professeur à l'Insead et membre fondateur du Global Investigative Journalism Network, réseau dont l'ICIJ est adhérente.

"Les collaborations internationales permettent de traiter des problèmes de notre époque qui sont transnationaux. L'époque du journalisme qui travaille seul dans son coin est finie", estime-t-il.

Selon lui, la collaboration internationale entre journalistes d'investigation a émergé vers 2005/2006 grâce aux réseaux montés par des associations ou des ONG. "C'est en partie l'avenir du journalisme", estime-t-il.

Le directeur de l'ICIJ, Gerard Ryle, voit quant à lui dans la collaboration "un nouveau modèle où les médias qui ont peu de ressources peuvent les mettre en commun afin d'obtenir de meilleurs résultats".

Pour les journaux, cela permet aussi de soutenir les ventes.

"Cela permet de sortir des scoops de très grande ampleur, et avec les réactions politiques, de dérouler une sorte de feuilleton qui va tenir en haleine les lecteurs pendant une semaine", souligne Alice Antheaume.

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