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Divulgation de courriels : la LNH est dans de sales draps

BILLET - Le recours collectif intenté contre la LNH par une centaine d'anciens joueurs au sujet des commotions cérébrales est un peu comme l'histoire du type qui tire innocemment sur un fil qui dépasse du chandail de son voisin, et qui finit par défaire le chandail au grand complet.

Un texte de Martin Leclerc

Il y a trois ans, à peu près personne n'accordait de crédibilité au groupe d'ex-joueurs (la plupart marginaux) qui s'étaient réunis pour intenter une poursuite contre la LNH, en alléguant que la Ligue avait fait preuve de négligence, notamment en omettant d'informer les joueurs des graves dangers que représentaient les coups à la tête et en faisant la promotion de la violence pour accroître ses profits.

Des recours juridiques semblables ont ensuite été intentés par quelques autres groupes d'anciens joueurs. Tous les poursuivants se sont éventuellement rassemblés sous le même parapluie et la LNH fait désormais face à un recours collectif majeur.

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Manque de pot pour la LNH : la juge Susan Nelson, qui supervise ce recours collectif, faisait partie de l'équipe de procureurs de la couronne de l'État du Minnesota qui a poursuivi les fabricants de cigarettes dans les années 1990. Les cigarettiers avaient alors été condamnés à une amende de 6,6 milliards de dollars.

Or, parce qu'elle ignorait volontairement les conséquences néfastes des coups à la tête, la NFL a été plusieurs fois comparée à l'industrie du tabac ces dernières années. Et cette négligence a forcé les propriétaires de la NFL à consentir (lors d'un règlement hors-cour) une somme surpassant les 700 millions aux ex-joueurs qui les poursuivaient.

Tout est donc en place pour détricoter le chandail de Gary Bettman. D'une part, il y a un groupe de poursuivants crédibles qui semblent avoir subi des dommages réels et irréversibles durant leur carrière. Et d'autre part, la cause est présentée devant une juge qui a vu neiger et qui n'est pas effrayée par les procès majeurs.

Pour les avocats des joueurs, il ne reste plus qu'à trouver un fil assez solide et à tirer dessus. Bref, il ne reste qu'à démontrer que les dirigeants de la LNH ne s'intéressaient ni aux conséquences des commotions cérébrales, ni à la santé de leurs joueurs.

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Tout cela nous ramène au 28 mars dernier, alors que la juge Nelson a ordonné la divulgation de 298 nouveaux courriels que la LNH tenait à garder loin des yeux du public. Ces documents, qui ont d'abord été obtenus par l'équipe de journalisme d'enquête de l'émission W5, de CTV, sont maintenant entre les mains des principaux médias au pays, dont Radio-Canada.

À la lecture de ces courriels, on est vite tenté de conclure exactement ce que prétendent les avocats des poursuivants, c'est-à-dire que la LNH nage en plein déni. Et que ses dirigeants ne voient pas l'urgence de s'attaquer à la grave problématique des commotions cérébrales parce qu'ils ne se soucient pas de la santé des athlètes.

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Les exemples sont trop nombreux pour être tous énumérés ici, mais je souligne ceux-ci au passage :

- En mars 2007, Brett Hull déclare à la télévision américaine que Gary Bettman et Colin Campbell veulent abolir les bagarres au hockey. Dans un courriel envoyé à Campbell, le commissaire se dit « estomaqué » par cette affirmation. « Personne n'a demandé l'abolition des bagarres », écrit Bettman. « Ou bien Hull a mal fait ses devoirs, ou bien il est simplement idiot », rétorque Campbell.

- Toujours en 2007, à la fin de juin, Julie Grand (l'une des principales conseillères juridiques de la LNH) apprend à Gary Bettman que le comité de la LNH qui étudie la problématique des commotions cérébrales et qui collecte des données depuis 1997 (!) vient d'être dissout sans avoir tiré quelque conclusion que ce soit. Les médecins spécialistes membres du comité étant bénévoles, ils n'étaient pas motivés à faire aboutir les travaux, explique alors Grand.

- En novembre 2008, Mike Van Ryn, des Maple Leafs de Toronto, se fait frapper par derrière par Tom Kostopoulos du Canadien de Montréal. L'impact est si violent que Van Ryn se fait casser une main ainsi que le nez. Colin Campbell écrit à Gary Bettman : « Van Ryn devrait être puni et suspendu pour s'être placé dans une aussi mauvaise position. »

- En novembre 2010, Julie Grand explique aux directeurs généraux de la LNH que le président du comité de la LNH en matière de commotions cérébrales ainsi que plusieurs médecins d'équipes de la LNH viennent d'assister à une conférence de la célèbre clinique Mayo. Mme Grand souligne que les conférenciers ont insisté sur le fait que les bagarres et tous les coups à la tête doivent être éliminés du hockey. Or, aucun changement n'est apporté par la Ligue.

- En mars 2011, le vice-président principal aux opérations hockey de la LNH, Kris King, fait rapport aux directeurs généraux de la LNH. Il leur explique notamment que le nombre de commotions cérébrales et de matchs ratés découlant des bagarres connaît une hausse « dramatique » même si de nombreuses commotions ne sont toujours pas rapportées par les joueurs. Rien n'est fait pour abolir les bagarres. King souligne par ailleurs que seulement 15% des commotions cérébrales résultent de coups jugés illégaux selon les standards (règlements) de 2011.

- En septembre 2011, suite à la mort prématurée de trois anciens bagarreurs de la LNH (deux suicides et une surdose de médicaments antidouleurs), Gary Bettman, Bill Daly et Brendan Shanahan (alors vice-président responsable de la sécurité des joueurs) s'échangent des courriels. Daly et Bettman font alors clairement un lien entre les bagarres, les coups à la tête et les commotions cérébrales. Pourtant, ils refusent depuis toujours de faire cette corrélation publiquement. Shanahan, pour sa part, déplore que les bagarreurs de 2011 se bourrent de pilules « pour se réveiller, pour dormir, pour se calmer et pour se motiver ».

- En 2013, Julie Grand apprend à Colin Campbell que le thérapeute athlétique des Sénateurs d'Ottawa (et membre du comité de la Ligue en matière de commotions), Gerry Towend, vient de lui faire un rapport au sujet d'une consultation de tous les thérapeutes de la LNH. Selon Towend, les thérapeutes de la LNH souhaitent que les joueurs, les entraîneurs et les directeurs généraux soient mieux éduqués sur les conséquences des coups à la tête. Colin Campbell répond à la conseillère juridique que Towend est un « absolute freaking idiot » (totalement idiot).

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Ce ne sont que quelques exemples parmi les quelque 300 000 documents et les 2,5 millions de pages auxquelles ont accès les procureurs des joueurs dans cette affaire.

Multipliez les courriels de ce genre, puis imaginez les témoignages de plusieurs anciens joueurs comme l'ancien bagarreur Mike Peluso, qui soutient que sa pension de la LNH ne lui permet même pas d'appeler le 911 et de requérir une ambulance lorsqu'il subit (fréquemment) des convulsions.

N'apercevez-vous pas un fil solide sur lequel tirer?

En 2011, bien avant que le recours collectif des anciens joueurs de la LNH soit intenté, Geoff Molson n'avait absolument pas tort des s'inquiéter des retombées que le litige de la NFL allait éventuellement avoir sur le hockey.

« Ne t'inquiète pas, nous sommes exemplaires en matière de commotions cérébrales », avait répondu Gary Bettman au courriel du propriétaire du CH.

Il s'agissait d'un autre fort bel exemple de déni.

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