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24/03/2016 05:01 EDT | Actualisé 24/03/2016 05:02 EDT

La journaliste Agnès Gruda publie «Mourir, mais pas trop» (ENTREVUE)

Ivanoh Demers

Triste ironie du sort, le jour des attentats de Bruxelles, la chroniqueuse spécialisée en conflits internationaux à La Presse, Agnès Gruda, publiait un recueil de nouvelles qui débute avec… une attaque terroriste. Véritable immersion dans la peur, son texte intitulé « Chambre froide » explore les limites de l’humanité et de la déshumanité. Quinze pages qui donnent le ton à un amalgame de textes sur la façon de composer avec la fin, la mort, et par-dessus tout, avec la vie.

« La mort est une donnée fondamentale de l’existence, souligne la journaliste et écrivaine en entrevue. Tout finit et tout recommence : les relations, les amitiés, les amours, les deuils. On vit avec le sentiment que les choses sont éternelles, mais au fond, il n’y a pas grande chose qui dure. Au fil des ans, cette idée me frappait toujours un peu plus.

En vérité, la mort est une réalité avec laquelle la journaliste peine à composer depuis son enfance. «Quand j’étais petite, la mort était occultée. Mon grand-père est décédé lorsque j’avais six ans et on ne m’a pas amenée à ses funérailles. Je lui ai donc dit adieu à l’hôpital sans savoir que je ne le reverrais plus.»

Durant des années, elle a d’ailleurs été prise avec des angoisses de mort. «On m’avait expliqué qu’il n’y avait rien après la mort et j’essayais d’imaginer ce rien. Je trouvais ça terriblement inquiétant. À un moment donné, j’ai même séparé les humains en deux catégories: ceux qui ont peur de souffrir et ceux qui ont peur du néant. J’étais bien sûr dans la deuxième catégorie. Mais en vieillissant, j’ai appris à me détacher de ces idées.»

Tournant autour de la finalité de l’existence, les treize nouvelles de son recueil ont été rédigées principalement durant les étés 2014 et 2015, alors qu’elle était en congé.

«Je n’arrive pas à faire mon travail de chroniqueuse et à plonger dans la création en parallèle. Quand je suis en mode actualité, tout va rapidement. Par exemple, après les attentats en Belgique, je ne pouvais pas rentrer chez moi pour écrire une fiction qui me plongerait dans un mode plus lent et contemplatif. Je devais regarder ce que disaient les autres médias et les réseaux sociaux, car j’allais devoir écrire sur les événements.»

Après la publication de son premier recueil, Onze petites trahisons (récompensé du prix Adrienne-Choquette et finaliste au Prix du Gouverneur général), Mme Gruda s’est tout de même demandé si son écriture journalistique avait été influencée par la création.

«Je ne suis pas certaine de la réponse, mais je crois que non. Par contre, l’actualité s’est invitée dans la fiction. À la fin de novembre dernier, j’étais dans un marathon d’écriture pour finir mon recueil et les attentats de Paris sont survenus. J’avais alors la possibilité de couvrir les événements et de repousser la publication du livre. J’ai choisi de terminer mes nouvelles et de peu couvrir les attentats. Mais ça m’a rattrapé. C’est à ce moment-là que j’ai écrit la nouvelle sur l’attaque terroriste. Je n’avais pas l’intention d’écrire un texte là-dessus, mais ça s’est imposé à moi.»

Quiconque a l’habitude de lire ses analyses des grands conflits internationaux remarquera également que ses nouvelles littéraires sont écrites avec la même la concision.

«En journalisme, je me donne toujours le défi que les lecteurs apprennent quelque chose, alors j’essaie de mettre le plus d’informations possible avec le moins de mots possible. Mais en réalité, j’ai tendance à écrire long. Quand j’ai remis mon premier article à L’Actualité, mon patron m’a dit que je devais apprendre à me relire en coupant le mot de trop dans chaque phrase, la phrase de trop dans chaque paragraphe et le paragraphe de trop à l’occasion. Ça oblige à aller à l’essentiel, tout en conservant assez de mots pour créer une atmosphère et bien transmettre l’information.»

Fêtant cette année son trentième anniversaire à l’emploi de La Presse, où elle a été reporter, éditorialiste, patronne de la section internationale et chroniqueuse spécialisée, elle semble toujours aussi allumée par les grands enjeux mondiaux.

« Les reportages à l’étranger, c’est la quintessence de mon métier. J’adore les rencontres, le côté improvisé, le besoin de courir tout le temps et la nécessité de suivre mon instinct pour me concentrer sur ce qui est le plus intéressant. J’ai encore du plaisir à le faire. Ça va toujours me faire vibrer. »

Affirmant ne pas adhérer au discours défaitiste sur sa profession, elle est toutefois très consciente de la mutation qui s’opère en journalisme.

«Il y a une partie de sa redéfinition qui peut nous mener vers des sentiers positifs et qui pourrait permettre aux gens d’accéder à une information de qualité qu’on n’avait peut-être pas avant. Oui, on doit travailler dans la rapidité. Mais moi, je suis éblouie par cette rapidité avec laquelle mes jeunes collègues sont capables de rejoindre des témoins de n’importe où dans le monde, en France comme au Burkina Faso. Je m’inquiète pour l’avenir du métier, tout en voyant de belles possibilités.»

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