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18/03/2016 13:06 EDT | Actualisé 19/03/2017 01:12 EDT

Sergio Moro, le juge qui fait trembler la classe politique au Brésil

"Héros" intraitable du combat contre la corruption ou "putschiste" abusant de son pouvoir, le juge Sergio Moro s'est converti en star nationale au Brésil depuis qu'il court après l'argent noir du monstre étatique Petrobras.

Il y a exactement deux ans, ce jeune magistrat de Curitiba (sud) ordonnait l'arrestation de Alberto Yousseff un courtier de change au casier judiciaire fourni, qui l'introduirait dans le dédale secret des cloaques du pouvoir.

C'était le début de la plus grande enquête anti-corruption jamais menée au Brésil. L'affaire "lavage rapide" se convertira en scandale Petrobras, et Moro en célébrité nationale admirée ou redoutée.

Démêlant un vaste système détournements de fonds ayant coûté deux milliards de dollars au groupe pétrolier étatique, le juge n'hésite pas à envoyer en prison pratiquement tous les anciens directeurs de Petrobras. Puis les patrons des plus puissants groupes de construction qui leur payaient des commissions en échange de marchés.

Cela le conduira vers l'argent sale alimentant les campagnes des partis de la coalition au pouvoir. Le trésorier du Parti des travailleurs (PT, gauche) au pouvoir, n'a pas tardé à tomber dans ses filets. Du jamais vu au Brésil...

Même l'ex-président Luiz Inacio Lula da Silva a dû ouvrir sa porte aux policiers le 4 mars quand il a été interpellé sur ordre de Moro pour être interrogé sur les "faveurs" dont il aurait bénéficié de la part de sociétés mouillées dans le scandale.

La froideur avec laquelle ce Don Quichotte de la justice coinçait les puissants, à plus de 1.000 km de Brasilia, avait déjà éveillé les craintes de Lula.

"Sincèrement, j'ai peur de cette République de Curitiba. Parce qu'à partir d'un juge de première instance tout peut arriver dans ce pays", a déclaré Lula dans une conversation téléphonique interceptée par le juge.

- "Mains propres" -

Moro est né il y a 43 ans dans la ville de Maringa, près de Curitiba. Après des études de droit, il devient juge en 1996.

Docteur et professeur universitaire, il complète sa formation à Harvard et se spécialise dans les délits de blanchiment d'argent, fasciné par l'opération "Mains propres" qui a démantelé dans les années 1990 en Italie un vaste réseau de corruption ayant éclaboussé le pouvoir.

"C'est un juge techniquement préparé et qualifié, avec une capacité de travail énorme et le sens de la justice", affirme à l'AFP Antonio Bochenek, président de l'Association des juges fédéraux du Brésil.

Dans un article sur cette opération, Moro ébauchait déjà en 2004 la méthode qui le rendrait célèbre dix ans plus tard: confessions détaillées des suspects en échange de remises de peine, fuites dans les médias.

"Moro a institué la prison préventive en règle, alors que dans n'importe quel pays civilisé c'est l'exception", critique l'avocat Antonio Carlos de Almeida, défenseur de plusieurs inculpés du scandale Petrobras.

- A la limite de la loi -

Marié et père de deux enfants, ce beau gosse est devenu l'idole de millions d'opposants au gouvernement qui voient en lui un chevalier blanc luttant seul contre le mal qui ronge le Brésil.

Son visage sérieux apparaît même sur les t-shirts et banderoles portés par les trois millions de Brésiliens qui ont défilé dimanche pour réclamer le départ de la présidente Dilma Rousseff.

Son dernier coup, le plus risqué, remonte à mercredi, moins de deux heures après la nomination de l'ex-président Lula comme chef de cabinet de Mme Roussef, une nomination qui le protégeait de l'enquête de Moro.

Irrité par cette manoeuvre politique, le juge rend publique une conversation embarrassante entre Lula et Rousseff, intervenue le même jour. La présidente y informe son mentor qu'elle lui envoie son décret de nomination à utiliser "en cas de nécessité". Bref, pour échapper aux procédures.

L'information fait l'effet d'une bombe au Brésil et déclenche des manifestations d'indignation dans le pays. Pour plusieurs, Moro dépasse les bornes et bafoue l'État de droit en s'immisçant dans les prérogatives du pouvoir exécutif.

La présidente Rousseff l'attaque férocement sans le citer nommément en évoquant le lendemain des "précédents gravissimes". "C'est comme cela que commencent les coups d'État!", lance-t-elle.

Mais pour Vladimir Safatle, éditeur du quotidien Folha de Sao Paulo, Sergio Moro a réussi "l'incroyable: devenir aussi indéfendable que ceux qu'il essaie de juger".

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