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17/03/2016 21:45 EDT | Actualisé 18/03/2017 01:12 EDT

Raul Castro, gardien du temple qui a osé le rapprochement avec l'ennemi

Artisan d'un dégel longtemps impensable avec les Etats-Unis, le président cubain Raul Castro a su tenir compte des circonstances pour conduire une diplomatie plus pragmatique que celle de son frère Fidel sans pour autant céder sur l'essentiel.

Sorti de l'ombre en juillet 2006 lorsqu'un problème de santé força Fidel à lui céder le pouvoir, le discret ministre de la Défense (de 1959 à 2008) s'est imposé comme l'homme fort du pays communiste avec l'appui de fidèles militaires.

Une fois sa mainmise consolidée, cet homme au regard vif caché derrière de fines lunettes a mené une série de réformes permettant une timide ouverture à l'économie de marché d'un système à bout de souffle hérité du modèle soviétique.

En parallèle, il a enregistré une série de succès diplomatiques lui permettant de conquérir de nouveaux alliés alors que la situation au Venezuela, son principal partenaire économique, se dégrade.

Lorsque Fidel Castro a quitté la présidence "le Venezuela et (son ex-président Hugo) Chavez semblaient pouvoir fournir à Cuba un filet de sauvetage pour de longues années. Mais cela a changé, de même que l'attitude du gouvernement américain sous Obama", relève Paul Webster Hare, professeur de relations internationales à l'Université de Boston, aux Etats-Unis.

Le général Castro, âgé de 84 ans, a poursuivi ses efforts diplomatiques, en renouant avec l'Union européenne et en répondant à l'appel du pied de l'administration Obama pour opérer à partir de fin 2014 un rapprochement inattendu avec l'ennemi de la guerre froide.

Aussi réservé et patient que Fidel était exubérant et bouillonnant, Raul a axé sa stratégie sur la diversification d'alliances attirant l'investissement étranger sans dépendre d'un seul partenaire dans ce pays où l'Etat concentre encore 80% de l'activité économique.

Ce solide stratège est parvenu à ne faire aucune concession sur la conduite des affaires internes.

Depuis son arrivée au pouvoir, "il y a eu peu de changements substantiels au sein du parti unique ou en matière de tolérance pour la diversité d'opinions ou les groupes d'opposition" illégale, note Jorge Duany, du Cuban Research Institute de l'université de Floride.

- Fidel en coulisses? -

Si la plupart des observateurs soutiennent que ce revirement n'aurait pas été possible sous Fidel Castro, tous affirment qu'il a été consulté malgré ses 89 ans et les rumeurs récurrentes sur une dégradation de sa santé.

"Il est très difficile d'imaginer Fidel Castro recevoir un président américain à Cuba, mais il faut souligner que Raul et Fidel travaillent ensemble, et Fidel reconnaît la nécessité d'un rapprochement avec les Etats-Unis", juge Michael Shifter, président du think-tank américain Inter-American Dialogue.

D'ailleurs, l'été dernier, Fidel ne s'est opposé ni à la reprise des relations diplomatiques entre les deux pays, ni à la visite du secrétaire d'Etat John Kerry.

Au côté d'un frère visionnaire au charisme débordant, Raul a toujours veillé, organisé, tissant patiemment la toile des allégeances et des fidélités au régime.

Pour beaucoup d'historiens, c'est cette inébranlable alliance qui a valu à Cuba de survivre, aux attaques de "l'ennemi impérialiste" américain comme au lâchage d'un "grand frère soviétique" agonisant à la fin des années 80.

A l'heure où les entreprises européennes et américaines sont prêtes à fondre sur un marché quasiment vierge de 11 millions d'habitants, Raul Castro se retrouve confronté à la question de la pérennité du régime, lui qui a annoncé qu'il se retirerait du pouvoir en 2018.

"Raul est ravi d'observer une hausse du tourisme américain et des envois d'argent des Cubano-Américains", soutient M. Webster Hare, professeur de relations internationales à l'Université de Boston, aux Etats-Unis. Selon les estimations, la diaspora cubaine a envoyé en 2015 plus de 1,5 milliard de dollars à Cuba.

Toutefois, prédit cet ancien ambassadeur britannique à Cuba, Raul continuera de poser ses conditions pour ne pas mettre en, danger les "fondements mêmes de la révolution cubaine" tels que l'égalité sociale.

"La principale préoccupation de Raul réside dans le fait de ne pas accepter les inégalités comme l'ont fait les Chinois. Il sait que la révolution ne survivrait pas longtemps si c'était le cas", estime l'ex-diplomate.

ag/ka