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18/03/2016 00:30 EDT | Actualisé 18/03/2017 01:12 EDT

Dans le sud de la Libye, les Toubous au coeur du conflit

Le Sud libyen est le théâtre d'une guerre fratricide, avec la communauté toubou en première ligne, et dont l'enjeu est notamment le contrôle des routes transfrontalières, explique Jérome Tubiana, chercheur pour l'organisation Small Arms survey.

QUESTION: Que se passe-t-il aujourd'hui dans le sud de la Libye?

REPONSE: Le Sud libyen est le cadre de conflits tribaux entre d'un côté la communauté toubou, et de l'autre deux tribus arabes (les Zuwaya à Koufra au sud-est, et les Awlad Suleiman à Sebha) ainsi qu'avec les Touareg à Oubari.

Avec la chute de Kadhafi, les Toubous, notamment du fait de leur présence aussi bien en Libye qu'au Tchad et au Niger, ont pris le contrôle des frontières entre ces trois pays, ainsi qu'entre la Libye et le Soudan. Leurs milices ont érigé des check-points sur les principales routes trans-sahariennes, favorisant en particulier les véhicules toubous qui font le va-et-vient entre la Libye et ses voisins méridionaux, exportant des vivres et des produits manufacturés de Libye, important du bétail du Sahel. Ce commerce inclut aussi le convoyage de migrants d'Afrique sub-saharienne vers la Méditerranée, de produits de contrebande comme des cigarettes, de cocaïne sud-américaine convoyée depuis le Sahel, voire d'armes dans toutes les directions possibles, selon les besoins.

Q: Quels sont les enjeux des luttes en cours, pour les Toubous en particulier?

R: Pour les Toubous, le commerce est vital: leurs communautés du Sahara tchadien et nigérien dépendent complètement des vivres et des produits manufacturés de Libye. En outre, dans des régions isolées où il n'y a quasiment pas d'Etat, de projets de développement et d'emplois, le transport de toutes sortes de marchandises est le seul revenu monétaire, qui permet ensuite de se procurer des vivres.

Au Tchad, en Libye et au Niger, les Toubous contrôlent d'importantes mines d'or récemment découvertes. En Libye, ils se battent aussi pour le contrôle de ressources pétrolières, de stations-services, et de villes ou de quartiers où ils se sont sédentarisés sous Kadhafi.

Au-delà des ressources, l'enjeu primordial est identitaire. Les Toubous vivent dans les trois pays, ont des identités multiples et ne connaissent pas les frontières, mais une partie d'entre eux peuvent être légitimement considérés comme des indigènes des oasis du Sud libyen, notamment celles de Koufra. (...) Ceux installés en Libye s'inquiètent aujourd'hui de se voir considérés par les Libyens arabes comme des étrangers et des migrants d'Afrique noire. Ils se considèrent comme des autochtones victimes d'une expansion arabe vers le sud commencée au 18e siècle et qui se poursuivrait aujourd'hui.

Q: Quel rôle les Toubous jouent-ils face aux jihadistes?

R: Au début des années 2000, les rebelles toubous du Tchad ont prouvé, au contraire des Touaregs, qu'ils étaient un rempart à Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) en empêchant toute tentative d'implantation islamiste sur leur territoire et en arrêtant et livrant à Alger le chef islamiste algérien Abderrazaq "Le Para".

En Libye, les Toubous sont plutôt proches du gouvernement de Tobrouk, résolument hostile aux islamistes, alors que leurs adversaires arabes et touareg au Fezzan et à Koufra sont plus proches du gouvernement de Tripoli, qui inclut des islamistes. Même si les enjeux restent surtout locaux, cette situation permet aux Toubous de se présenter comme un rempart aux islamistes en général.

Les Touaregs accusent les Français de leur préférer les Toubous et de fermer les yeux sur le trafic toubou plus que sur le trafic touareg. Il est certain que la base française de Madama (nord Niger) en territoire toubou, ne peut se passer de bonnes relations avec les Toubous de la zone. De là à en faire des partenaires privilégiés, il y a encore un pas.

Si au Tchad, les Toubous ont pu développer une élite politique issue des rebellions successives, en Libye, il manque d'un chef politique charismatique qui puisse les représenter. En outre, l'élite toubou est inquiète d'un conflit de génération, des jeunes pouvant être tentés par l'islamisme radical.

Les milices toubous seraient sans doute ravies de servir de partenaires à une opération internationale, un peu à la manière des Kurdes en Irak et en Syrie, ce qui leur permettrait de recevoir un soutien et d'accroître leur contrôle sur le sud libyen. Pour autant, de l'aveu des Toubous eux-mêmes, on ne mettra pas fin à la crise libyenne et à la présence de l'Etat islamique en intervenant au sud, ou en barrant les routes transsahariennes aux groupes islamistes, comme le font déjà les troupes françaises. La solution, qui dépend en grande partie des Libyens eux-mêmes, est de rétablir un gouvernement à Tripoli et sur l'ensemble de la Libye.

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