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07/03/2016 08:32 EST | Actualisé 08/03/2017 00:12 EST

Démission du directeur financier d'EDF, symptôme des déboires du nucléaire français

Le secteur nucléaire français traverse une crise profonde illustrée par la soudaine démission du directeur financier du géant de l'électricité EDF, en désaccord avec son PDG sur un projet de construction de deux réacteurs EPR en Angleterre.

Confronté à un environnement énergétique déprimé en Europe et de plus en plus concurrentiel, le groupe, détenu à 84,5% par l'Etat français, a confirmé lundi la démission de Thomas Piquemal, sans fournir d'explications. Il sera provisoirement remplacé par Xavier Girre, 47 ans, directeur financier pour la France de l'électricien depuis l'an dernier.

Ce départ brutal masque, selon une source proche du dossier, un désaccord de fond sur le projet controversé de construction à Hinkley Point (Angleterre) de deux réacteurs nucléaires de type EPR, des réacteurs de troisième génération conçus pour offrir une puissance et une sûreté améliorées.

Thomas Piquemal estimait que ce gigantesque projet de 18 milliards de livres (23,2 milliards d'euros) risquait de compromettre la situation financière du groupe et plaidait pour un report de trois ans.

Les syndicats d'EDF ont exprimé les mêmes craintes et également demandé le report du projet.

Ces tiraillements à la tête du groupe ont inquiété la Bourse de Paris où l'action EDF a lourdement chuté (-6,73% à 10,12 euros). Son cours a fondu de plus de moitié en un an.

Fervents partisans du projet, Paris et Londres sont immédiatement venus à la rescousse, en lui renouvelant leur "plein soutien". Le projet d'Hinkley Point sera "très rentable sur les 30 années à venir", a assuré le ministre français de l'Economie Emmanuel Macron.

- 'Investissement trop risqué' -

Le groupe français avait conclu en octobre 2015 un accord commercial avec l'entreprise publique chinoise CGN, qui doit supporter un tiers du financement des deux EPR.

Mais il est en attente d'une décision finale d'investissement, ultime étape avant que le projet se concrétise. En dépit des objections soulevées, le PDG d'EDF Jean-Bernard Lévy a réaffirmé lundi que la décision finale était "très proche".

Les syndicats font eux valoir qu'aucun des quatre EPR en construction dans le monde (Flamanville en France, Taishan 1 et 2 en Chine et Olkiluoto en Finlande) n'est encore en fonctionnement. Il faut attendre "de bénéficier pleinement du retour d'expérience" de leur démarrage, estiment-ils.

La Grande-Bretagne ayant conditionné sa garantie de financement à la mise en service de l'EPR de Flamanville, retardée à la fin 2018, le report du projet aurait permis de réduire le risque financier, fait valoir une source proche du dossier.

D'autant qu'EDF, qui affichait une dette nette de 37,4 milliards d'euros à la fin 2015, compte d'autres investissements importants, en premier lieu la maintenance de ses 58 réacteurs français, estimée à environ 50 milliards d'euros.

Le groupe doit aussi gérer la fermeture de la centrale de Fessenheim (est), doyenne du parc nucléaire français, promise par le gouvernement et fermement réclamée par l'Allemagne et la Suisse voisines.

L'électricien devra enfin financer le rachat de l'activité réacteurs de la société française en difficultés Areva, tout en poursuivant son objectif de doubler ses capacités de production d'énergies renouvelables à l'horizon 2030.

Greenpeace a qualifié lundi les réacteurs de Hinkley Point d'"investissement trop lourd et trop risqué pour EDF". Le fait que M. Piquemal jette l'éponge montre "que la situation financière d'EDF est alarmante", selon l'organisation écologiste.

La démission du directeur financier est aussi un nouveau coup dur pour l'EPR, produit phare de la filière nucléaire française, qui accumule déjà d'importants déboires à Flamanville. La construction du réacteur finlandais a elle aussi pris un très grand retard.

M. Piquemal "n'est pas un antinucléaire,(...) et pourtant il dit ce que nous disons depuis 15 ans, c'est-à-dire que l'EPR est une impasse économique, industrielle et commerciale", a lancé l'écologiste Jean-Vincent Placé, récemment entré dans le gouvernement socialiste.

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