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25/02/2016 05:12 EST | Actualisé 25/02/2017 00:12 EST

Adaptation au cinéma - Emma Donoghue : comment j'ai écrit Room, le film

L'auteure canadienne d'origine irlandaise Emma Donoghue a adapté au grand écran son propre roman à succès, Room. Le film est en nomination pour les Oscars du meilleur film, du meilleur scénario adapté et du meilleur réalisateur. Elle travaille en ce moment à l'écriture d'un autre scénario, tiré cette fois de son roman suivant, Frog Music, publié en 2014.

Plus tôt cette année, elle a confié à CBC Books les défis qu'elle a rencontrés pour écrire le scénario de Room, travailler avec le réalisateur Lenny Abrahamson et trouver la bonne actrice pour incarner le personnage de Ma. Voici quelques morceaux choisis de sa réflexion en français.

Deux acteurs, un lieu

Malgré les défis techniques, qui viennent du fait que l'action se déroule dans un huis clos pendant la première partie du film, je sentais que l'intrigue se tenait. Jusqu'ici, aucun de mes livres n'avait été adapté au cinéma. Avec ce livre-là, je savais que le point de vue de l'enfant et l'histoire seraient suffisamment puissants pour faire un film. 

Le film Des hommes d'honneur (A Few Good Men) se déroule entièrement dans une salle des jurés, mais le réalisateur dit l'avoir en fait considérée comme cinq lieux différents. Par exemple, certaines scènes se déroulent dans une partie de la pièce, d'autres près de la fenêtre. De la même façon dans Room, quand j'écrivais les différentes scènes, j'en situais une près du bain, une autre à table, une autre sous le lit, une autre encore sous le puits de lumière. En fait, je voyais l'espace comme différents espaces. Et le plus important, c'est que Jack ne voit pas le lieu comme une petite pièce : c'est son monde. J'espérais que la caméra saurait capter cette dimension sans limites de l'espace, ce monde de possibles, la magie. 

La bande-annonce du film Room, le monde de Jack en français (source : chaîne YouTube de RemstarFilms)

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L'importance des détails

C'est drôle, dans certains cas, Lenny [Abrahamson] m'a poussée à changer d'avis. Par exemple, j'avais l'impression que les cheveux longs de Jack poseraient problème à l'écran. Dans le livre, Jack mentionne seulement à quelques occasions qu'il a les cheveux longs. Ce n'est pas si important que ça. Mais je me disais qu'à l'écran, ses cheveux longs sauteraient aux yeux, rendraient son genre ambigu. Je lui ai donc donné des cheveux courts dans le scénario. Mais Lenny m'a dit : « Non. Retournons au livre. Allons-y avec des cheveux longs. C'est une bonne façon de montrer que Jack est un peu différent des autres garçons de son âge. » Il m'a permis de remettre en question beaucoup de choses que je croyais nécessaires pour le film. Je pensais que pour passer du livre au scénario, il fallait que chaque scène s'ouvre tout de suite sur une réplique forte et que la scène se termine rapidement, à nouveau sur une réplique forte.  Lenny m'a dit : « Non. Tu écris lentement, tout en longueur, comme pour un documentaire animalier, où l'on observe des êtres vivre leur vie. » Très souvent, nous sommes donc revenus au livre. Ce n'était pas moi qui poussais pour rester fidèle au roman et lui qui disait « oublie le livre! ». Ça, c'est vraiment un cliché sur les scénaristes qui adaptent leurs propres livres. Ce n'est pas comme si nous étions des avocats en train de négocier pour conserver un maximum d'éléments du livre dans le film. En fait, on veut tous la même chose : faire le meilleur film possible.

Écrire à voix haute... sur un tapis roulant

Je n'ai jamais eu de bureau à l'extérieur de la maison et je n'ai pas vraiment de manies d'écrivain. Je n'ai pas de stylo fétiche ou autre. Je peux écrire dans l'avion, dans le train, au café... Ces temps-ci, j'écris sur un tapis roulant. Je déteste faire de l'exercice. Le tapis roulant me permet de faire quelques kilomètres tout en écrivant et je suis tellement absorbée par mon écriture que je ne me même rends pas compte que je suis en train de marcher. Cette machine est miraculeuse! 

Quand j'écris, je dis souvent les mots à voix haute, et parfois j'ai l'air complètement folle. Je me souviens, quand je terminais mon roman Room, c'était pendant le temps des Fêtes et j'étais au YMCA avec les enfants. J'étais sur mon ordinateur en train de dire à voix haute ce que j'écrivais et tout à coup j'ai réalisé que je devais avoir l'air vraiment bizarre avec mon regard triste et dans le vague, à parler toute seule à voix haute. 

Laisser entrer la lumière

Lenny m'a dit : « Pour Ma, on a besoin de quelqu'un qui puisse jouer dans le registre de la comédie. » J'ai répondu : « Vraiment? De la comédie? » Et lui : « Oui, on a besoin de quelqu'un qui ne soit pas l'archétype du personnage tragique. Quelqu'un qui ressemble à madame tout le monde. C'est de la situation extraordinaire qu'elle vit qu'elle tire sa force tragique. » Il avait parfaitement raison. Le côté chaleureux et pétillant de l'actrice contraste merveilleusement avec la situation terrible dans laquelle elle se trouve.

Room, d'Emma Donoghue, a été traduit de l'anglais (Canada) par Virginie Buhl et publié en français aux éditions Stock en 2011.

Propos recueillis par Jane Van Koeverden, de CBC Books, et traduits par Sophie Cazenave.