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20/02/2016 23:40 EST | Actualisé 20/02/2017 00:12 EST

"Combattant, pas tueur": à Gaziantep, cours de droit de la guerre pour rebelles syriens

Pour que les rebelles syriens se comportent en "combattants, pas en tueurs", une ONG syrienne leur enseigne les lois de la guerre et, le temps d'un stage de quelques jours, à se côtoyer pacifiquement, même si en Syrie ils s'entretuent.

Un millier d'entre eux ont, depuis l'été 2013, suivi les cours de l'Académie Afaq ("Perspectives"), à son siège de Gaziantep, dans le sud de la Turquie ou dans trois centres en Syrie.

L'idée de créer l'académie, raconte à l'AFP l'un de ses fondateurs, Oussama Choubargi, est née "fin 2011, quand la révolution est passée à la lutte armée. On a vu que les hommes de l'Armée syrienne libre (ASL) commençaient à commettre des violations des droits de l'Homme".

"Au début, on disait: +ce ne sont que de petites erreurs, regardez ce que le régime fait pendant ce temps, on ne va pas en faire une histoire+.... Mais fin 2012 il y en a eu de plus en plus", dit-il. "Ça commençait par des vols de voitures, puis ce furent des exécutions, sans procès et ni preuves. On commençait à trahir les valeurs de la révolution".

Pacifiste, opposant depuis 2002 au régime de Damas, emprisonné en 2003, ce pharmacien-biologiste de 37 ans formé en France comprend l'importance de l'enjeu. Membre fondateur du Conseil national syrien, il obtient de la coalition, soutenue par les pays du Golfe, un budget pour louer des locaux à Gaziantep, acheter ordinateurs et rétroprojecteurs. Aujourd'hui les 250.000 dollars annuels proviennent principalement des pays occidentaux, dont la France.

En juillet 2013, les 20 premiers stagiaires sont envoyés par leurs commandants. Cinq jours de cours théoriques, d'exercices, de simulations. On leur apprend que ce n'est pas parce qu'ils portent les armes qu'ils doivent tout décider, qu'il faut laisser leur place aux autorités civiles.

- Théorie puis pratique -

Les cinq fondateurs (ils sont 24 aujourd'hui) s'inspirent des conventions de Genève, notamment des programmes de l'ONG suisse "Geneva Call", spécialisée dans la protection des civils dans les conflits.

"Nous les avons adaptés à la culture syrienne, avec une large place accordée à l'islam, pour que les gars ne sentent pas qu'on essaie de leur inculquer quelque chose d'étranger. Une version trop occidentale, ça ne marcherait pas", dit-il. "Et nous avons tous une légitimité révolutionnaire: nos huit formateurs ont participé aux manifestations anti-Bachar. Je commence en leur disant que j'ai été en prison. C'est plus efficace que si ça venait d'un blondinet de Washington".

Il y a des cours théoriques puis des exercices pratiques. Les versets du Coran proscrivant les exactions et les violences gratuites sont mis en exergue.

L'académie Afaq s'adresse aux combattants de tous les groupes rebelles ne figurant pas sur la liste noire américaine des formations considérées comme terroristes, comme le front al-Nosra ou le groupe État islamique.

Ce dont il est particulièrement fier, c'est d'être parvenu à rassembler dans un même stage des hommes dont les groupes, au même moment, s'affrontaient en Syrie. "On mélange des gars de différentes brigades, y compris celles qui sont en train de s'entretuer à l'intérieur", dit-il. "Le soir, ils se retrouvent à manger du popcorn et boire du coca en regardant des films américains".

"C'est un objectif important, pour leur montrer qu'ils ne sont pas différents. Il faudra bien reconstruire ce pays un jour, toutes les guerres ont une fin".

Ils repartent avec un fascicule illustré "Combattant, pas tueur" - Non, on ne vise pas les civils, les hôpitaux, les journalistes- et un DVD, qu'on leur demande de faire circuler.

Comment savoir si ça sert à quelque chose ? "Certains s'en foutent, c'est vrai. Ils nous disent : +De toutes façons, on va mourir+. On a parfois le sentiment de prêcher dans le désert. Mais pas toujours... Un jour, j'ai reçu une photo de prisonniers du régime, envoyée par un gars que j'aimais bien. En légende, il avait marqué : +On va bien les traiter+. Il a été tué il y a quatre mois".

"Il faut y croire. Il n'y a aucune culture démocratique dans ce pays. On s'adresse à des civils devenus soldats. Et ceux qui étaient passés dans l'armée syrienne, les conventions de Genève... Ça prendra beaucoup de temps, on le sait. Mais il faut bien commencer quelque part".

mm/ba/at