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08/02/2016 20:45 EST | Actualisé 08/02/2017 00:12 EST

Le pape à Cuba pour rencontrer Kirill: un geste à la fois religieux et stratégique

Le pape François va innover totalement en rencontrant vendredi Kirill, chef de la puissante Eglise orthodoxe russe, loin de l'Europe et à Cuba, pays communiste longtemps isolé de la communauté internationale: un geste à la fois religieux et stratégique.

Car il s'agit pour François, face à une "troisième guerre mondiale par morceaux", de "bâtir des ponts", que ce soit avec la Chine --à laquelle le pape a rendu un hommage appuyé dans une longue interview la semaine dernière--, et avec la Russie, qui a un rôle clé au Moyen-Orient et se pose en protectrice des chrétiens d'Orient.

Comme la Chine, "la Russie peut donner beaucoup", affirme le pape, interrogé par le quotidien Corriere della Sera. Ne jamais perdre d'occasion pour "construire des ponts" est un postulat du pape. Et cet entretien, qui pourrait durer deux à trois heures avec le patriarche de Moscou, très proche du Kremlin, a aussi cette fonction.

Jorge Bergoglio a déjà rencontré deux fois au Vatican le président Vladimir Poutine, en qui il voit le dirigeant d'un pays clé pour ramener la paix en Syrie et dans tout le Moyen-Orient.

L'annonce la semaine dernière de cette rencontre historique aura créé la surprise. Elle aura été préparée dans le plus grand secret, certains responsables du Patriarcat, hostiles à toute idée d'"unité" et au moindre rapprochement avec Rome, risquant jusqu'au bout de la faire capoter.

En route pour le Mexique, l'avion du pape fera donc escale vendredi prochain sur l'aéroport Jose Marti de La Havane. Le temps de rencontrer longuement le patriarche orthodoxe qui se trouve en visite à Cuba.

Le président Raul Castro s'est dit "honoré" d'accueillir de nouveau le pape argentin. Jorge Bergoglio avait déjà choisi de se rendre à Cuba en septembre dernier avant d'aller aux Etats-Unis. Un premier signe fort, alors que le Saint-Siège avait oeuvré à la réconciliation entre les Etats-Unis et le régime castriste.

Celui-ci, qui a conservé des liens privilégiés avec Moscou depuis l'époque de la Guerre froide, semble vouloir rendre la pareille au pape, en facilitant cette rencontre avec un chef religieux, très lié au Kremlin.

- Deux objectifs liés -

Ce sera le quatrième fois qu'un pape pose le pied dans l'île depuis Jean Paul II en 1998, ce qui fait de Cuba un des pays les plus choyés par l'Eglise catholique.

Pour la première fois depuis le grand Schisme de 1054 entre chrétiens d'Orient et d'Occident, le chef de l'Eglise catholique (1,2 milliard de baptisés) et le chef de la principale Eglise orthodoxe (entre 130 et 150 des quelque 250 millions d'orthodoxes), se retrouveront en terrain neutre. C'est l'issue de décennies d'efforts du Vatican, longtemps bloqués par le patriarcat qui craignait le prosélytisme catholique, et aussi rendus difficile par le conflit ukrainien où les grecs-catholiques sont aux côtés du gouvernement de Kiev.

Déjouant tous les pronostics, ce sommet historique n'a lieu ni en Europe ni en Orient où vivent la grande majorité des orthodoxes. "Une réconciliation du christianisme européen, mais hors des frontières européennes: une manière de témoigner que le point d'équilibre de l'Eglise est ailleurs", en Amérique Latine, note à ce propos le Corriere della Sera.

La rencontre a deux objectifs majeurs liés entre eux: la paix mondiale et l'oecuménisme. Le pape veut avancer dans la réconciliation aussi bien avec les protestants qu'avec les orthodoxes, estimant que cela servira la paix.

Une déclaration historique de six pages sera signée par les deux hommes. Chaque mot a été pesé.

François insiste sur le fait que les chrétiens luttent ensemble contre le radicalisme islamiste. Il utilise souvent la formule "oecuménisme du sang" pour évoquer les martyrs chrétiens, de la Syrie au Nigéria, relevant qu'ils sont ciblés en tant que chrétiens, et non en tant que catholiques, orthodoxes, protestants ou anglicans.

"Le thème de la persécution des chrétiens sera central. La situation actuelle au Moyen-Orient, en Afrique du Nord et centrale et dans quelques autres régions où les extrémistes se livrent à un véritable génocide des populations chrétiennes, nécessite une véritable coordination entre les églises chrétiennes", a reconnu l'Eglise orthodoxe russe.

jlv/ob/jr