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06/02/2016 20:15 EST | Actualisé 06/02/2017 00:12 EST

Dans une vallée des Pyrénées, les ermites des ondes ont trouvé leur refuge

Dans une vallée des Pyrénées, là où s'arrête le bitume, quelques mas surplombent un ruisseau: c'est ici que des personnes allergiques aux ondes veulent installer leur refuge, le premier en France préservé de la téléphonie mobile.

Le chemin vicinal, au goudron percé d'herbes folles, est à peine assez large pour une voiture. Creusé à même la falaise, il grimpe le contrefort pyrénéen dans d'interminables lacets à donner le tournis, avant de redescendre dans le creux d'une vallée.

Puis l'asphalte cède la place à la piste forestière qui mène au sommet, et à l'Espagne. Au milieu de la chênaie qui s'étend à l'infini, une poignée de mas aux pierres de granit surplombent un ruisseau.

C'est dans ce coin reclus, sur la commune d'Amélie-les-Bains, que "Perdons pas le fil", une association française qui défend les électrohypersensibles (EHS, personnes allergiques aux ondes), entend créer la première zone française préservée de tout électromagnétisme.

Sa présidente, Anne-Laure Mager, bataille à 180 degrés de ceux qui réclament actuellement en France une couverture tous azimuts par la téléphonie mobile: "nous, nous voulons maintenir des zones blanches" (c'est-à-dire sans réseau), explique-t-elle à l'AFP.

Ces zones pourraient devenir des refuges où "se ressourceraient" les EHS, ajoute-t-elle. Car l'électrosensibilité est "comme une allergie". "Il suffit d'aller dans une zone protégée pour se désintoxiquer", au moins temporairement, dit-elle.

Mme Mager explique avoir elle-même constaté les bienfaits de ces "séjours de cure en zone blanche", comme elle les appelle.

La jeune femme de 29 ans, reconnue handicapée EHS en 2011, avait dû blinder sa maison de Perpignan (sud) pour faire barrage aux ondes. Et pour sortir, elle se couvrait d'un épais foulard tissé de fils de cuivre afin de limiter les souffrances provoquées par les ondes: céphalées insupportables, pertes de la mémoire, troubles de la concentration...

Mais elle va mieux depuis qu'elle a séjourné en zone blanche, ce qui lui a permis "de sortir la tête de l'eau", dit-elle aujourd'hui. "J'ai passé trois semaines ici. Je me suis retrouvée à faire des choses que je ne pouvais plus faire. C'était magique".

- 'Le mobile ? On vit sans' -

"C'est la vie d'hommes et de femmes qui est en jeu. Certaines personnes ont atteint un tel niveau d'intolérance qu'elles ne peuvent plus du tout se rendre en ville", souligne la jeune femme.

Il existe en France entre 2.000 et 2.500 EHS. Quant aux simples électrosensibles, ils représenteraient de "2 à 5% des populations en Europe", selon la Commission de recherche et d'information indépendantes sur les rayonnements électromagnétiques (CRIIREM).

Rares sont les pays qui, comme la Suède, reconnaissent l'électrohypersensibilité comme un handicap.

En Suisse, dans la banlieue de Zurich près de la forêt d'Entlisberg, il existe un bâtiment-refuge conçu spécialement pour l'accueil de personnes souffrant d'hypersensibilité chimique multiple (MCS) et d'électrohypersensibilité. Téléphonie mobile et WiFi y sont bannis.

Selon Mme Mager, la création à Amélie-les-Bains d'un refuge pour EHS "serait une première en France". Un autre projet existe à Saint-Julien-en-Beauchêne (sud-est) mais la mairie y est réticente.

A Amélie-les-Bains, la commune n'est "pas opposée", indique son directeur de cabinet, Philippe Lenglet. "Mais nous en sommes encore aux balbutiements", prévient-il.

Le hameau concerné "remplit tous les critères": aucun réseau n'existe et ses habitants (une vingtaine à l'année dans six maisons isolées) "ne veulent pas de couverture" mobile, selon Anne-Laure Mager.

"Le téléphone mobile? On vit très bien sans", confirme Madhu Elvin, propriétaire d'un gîte où peuvent séjourner une quarantaine de touristes.

Cette Britannique y vit à l'année avec une dizaine de personnes, dont sept enfants. "Ici, il n'y a pas de tablette. On se parle".

Mais "on n'est pas coupé du monde", s'empresse-t-elle d'ajouter, car le mas a une ligne téléphonique - fixe - ainsi qu'une connexion internet par satellite qui n'émet pas d'ondes, à la différence du wifi.

Anne-Laure Mager a trouvé un gîte à vendre qui pourrait accueillir les ermites des ondes, mais il faut débourser 600.000 euros pour racheter le mas et, surtout, il faut avoir "la garantie" que la zone ne verra jamais fleurir un pylône de téléphonie mobile, souligne-t-elle.

Pour se faire aider, "Perdons pas le fil" a frappé à toutes les portes: le ministère français de l'Environnement, le secrétariat d'Etat aux handicapés et celui au Numérique.

Mais sans susciter d'enthousiasme. "Aucun engagement n'a été pris par le secrétariat d'Etat au Numérique pour soutenir le projet", indique son service de presse.

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