POLITIQUE
05/02/2016 10:49 EST

Qui sont les opposants au registre québécois des armes à feu?

QUÉBEC – Depuis la tuerie de Polytechnique en 1989, la nécessité d’un registre des armes à feu semblait faire consensus au Québec. Mais cette harmonie apparente commence à se fissurer sous l’effet de groupes de pression. Entrevue avec deux ténors du mouvement anti-registre.

Pour le porte-parole du mouvement Tous contre un registre québécois des armes à feu, les victimes de Polytechnique ont eu le «monopole» du débat public depuis la tragédie qui a fait 14 victimes. «Nous, au niveau des propriétaires d’armes à feu, on n’a pas l’intention d’embarquer dans une histoire encore à dormir debout, qui est un faux sentiment de sécurité pour plaire à quelques personnes traumatisées depuis 25 ans», lance Guy Morin.

«Au niveau de l’opinion publique, on commence vraiment à en avoir assez de cette histoire-là et on aimerait passer à autre chose», ajoute-t-il.

Créé en décembre dernier, son groupe s’oppose au projet de loi 64 du gouvernement Couillard qui veut obliger les propriétaires à immatriculer leurs armes d’épaule, principalement des fusils de chasse. Québec veut ainsi pallier l’abolition du Registre canadien des armes d’épaule sous le gouvernement Harper. Le projet devrait coûter entre 15 et 20 millions$.

Le mouvement d’opposition tient des manifestations et interpelle les députés provinciaux. Une pétition mise en ligne sur le site de l’Assemblée nationale a recueilli plus de 31 000 signatures. Déjà, plusieurs élus ont commencé à afficher des réserves envers le projet de loi. La députée indépendante Sylvie Roy, elle, s’est carrément prononcée contre le registre.

Le caquiste André Spénard, qui a pourtant participé la conférence de presse pour présenter le projet de loi en décembre dernier, a depuis lui aussi exprimé des doutes. «On n’avait pas lu le projet de loi», s’est-il candidement justifié, fin janvier.

Inutile et coûteux

Propriétaire d’une entreprise spécialisée en sécurité à domicile, Guy Morin est un amateur d’armes à feu et participe régulièrement à des compétitions de tir. Son groupe est également composé de François Picard, ex-candidat du Parti conservateur du Québec, et de Claude Colgan, le directeur pour le Québec de la National Firearms Association, l’équivalent canadien de la NRA américaine. Ironiquement, Claude Colgan est aussi le frère d’une des victimes de la tuerie de Polytechnique, Hélène Colgan.

Leur groupe, qui rejoint 16 000 personnes sur Facebook, estime qu’un registre québécois des armes à feu serait inutile et coûteux. «On croit que le trois quarts des propriétaires d’armes à feu ne les enregistreront pas», dit Guy Morin. L’immatriculation se fera sur une base volontaire, rappelle-t-il. Toutefois, des amendes sont prévues pour les propriétaires délinquants.

Guy Morin doute également de l’utilité de cet outil pour les policiers. L’ancien registre a démontré ses limites, croit-il, en raison de ses informations incomplètes.

«On attend encore de savoir quelle personne a été sauvée par ça», lance-t-il.

Même son de cloche du côté de la Fédération québécoise des chasseurs et pêcheurs. «Un policier qui se fierait à un registre pour faire une intervention prendrait de très gros risques», croit son porte-parole, Bernard Pelletier.

Quant aux coûts, les chasseurs craignent une répétition du gouffre financier créé par le registre canadien. «Comme on l’a vu au fédéral, on sait à quel montant ça commence, mais on ne sait pas où ça finit», dit le porte-parole Bernard Pelletier. Alors qu’il devait initialement coûter 2 millions$, le registre fédéral a finalement nécessité 1 milliard$.

Les opposants estiment que les policiers peuvent simplement se fier au permis de possession et d’acquisition d’arme à feu, que tous les propriétaires doivent posséder.

Le président de la Fédération des policiers municipaux du Québec, en faveur du registre, balaie ces arguments du revers de la main. «On ne se limite pas aux seules informations du registre, mais ce sont quand même des informations qui sont utiles», explique Denis Côté. Dans un cas de violence conjugale, notamment, les policiers le consultaient avant de relâcher un prévenu, illustre-t-il.

Comme la NRA

Pour ses opposants, le registre ne s’attaque pas à la racine du problème en ciblant les armes à feu. «Ça fait 25 ans qu’on met le droit sur l’arme, mais on ne touche pas au problème en arrière qui est la santé mentale», estime Guy Morin.

«L’arme à feu est un objet, ajoute-t-il. Si on veut interdire ou contrôler l’objet, on peut contrôler aussi les mains parce que ça peut étrangler, on peut contrôler aussi les couteaux.»

Du côté des chasseurs, Bernard Pelletier fait valoir un argument plus surprenant pour minimiser le rôle des armes à feu, notamment dans les cas de drames conjugaux. Les règles d’entreposage obligent un chasseur à placer un cadenas sur l’arme et à conserver les munitions dans un endroit séparé, rappelle-t-il. «Si l’arme est bien entreposée et que le conjoint est fâché et veut aller chercher sa carabine, la conjointe pourrait avoir le temps de s’en aller ou d’appeler à l’aide», dit-il.

Quand on souligne que l’argument de la santé mentale est fréquemment évoqué par la NRA pour expliquer les tueries aux États-Unis, Guy Morin affirme qu’il ne s’inquiète pas «personnellement» d’être associé au puissant lobby américain. «Mais ce n’est pas la même réalité entre les États-Unis et le Canada», dit-il en citant une criminalité plus importante au sud de la frontière.

Les propriétaires d’armes à feu peuvent aussi s’entraider pour prévenir des drames, croit Guy Morin. «Moi, c’est déjà arrivé avec quatre personnes, qui avaient des problèmes de couple, de dire "est-ce que ça te tenterait juste de me prêter tes armes"», raconte-t-il.

De plus, il estime qu’un citoyen armé est mieux en mesure de se défendre. «En milieu rural, quelqu’un qui attend la police 20-30 minutes, il peut se passer bien des choses», dit-il. Guy Morin précise toutefois que les propriétaires d’armes à feu doivent être formés adéquatement.

Feu le consensus

Pour la porte-parole du groupe PolySeSouvient, Heidi Rathjen, le mouvement d’opposition au registre québécois des armes à feu est le fait d’une «minorité très organisée».

Elle-même témoin des événements de Polytechnique, Heidi Rathjen convient toutefois que c’est la première fois depuis 1989 que la nécessité d’un registre est publiquement remise en question. «C’est peut-être dommage, mais c’est secondaire aux objectifs finaux, estime-t-elle. L’objectif, c’est d’avoir une loi efficace sur le contrôle des armes qui priorise la sécurité publique.»

«Ce serait bien d’avoir l’unanimité, mais ce n’est pas absolument essentiel», ajoute-t-elle.

Du côté des policiers municipaux, Denis Côté convient que le projet de loi du gouvernement Couillard n’est pas parfait. Dans son mémoire, la Fédération des policiers municipaux du Québec pourrait notamment recommander que l’arme soit enregistrée directement chez l’armurier au moment de la vente, plutôt que sur une base volontaire par les propriétaires.

L’abolition du Registre canadien des armes d’épaule complique également la tâche des policiers, puisque les fusils peuvent circuler à travers le pays. «On a travaillé fort pour que le gouvernement conservateur change son fusil d’épaule, pour faire un mauvais jeu de mots, et abandonne son idée d’abolir le registre. Le meilleur registre, en soi, est un registre fédéral», dit Denis Côté.

«À défaut d’en avoir un fédéral, ajoute-t-il, on en aura au moins un au Québec.»

Quelques arguments en faveur du registre

Les policiers du Québec consultaient le registre canadien plus de 900 fois par jour, selon le gouvernement du Québec.

Le registre aurait sauvé des vies : «L’impact le plus éloquent est celui sur le nombre de femmes tuées par armes à feu, qui a diminué de 67 % entre 1996 et 2007. Une étude de l’Institut national de santé publique du Québec estime que la loi fédérale sur le contrôle des armes aurait sauvé en moyenne 300 vies par année», écrit PolySeSouvient.

L’enregistrement des armes permet d’identifier le propriétaire d’une arme retrouvée sur les lieux d’un crime.