DIVERTISSEMENT
03/02/2016 07:16 EST | Actualisé 03/02/2016 07:17 EST

«La mort est un jardin sauvage»: les passages de Sarah Toussaint-Léveillée

Jerry Pigeon

Deuxième album pour Sarah Toussaint-Léveillée. Trois ans et demi après La mal lunée, l’auteure-compositrice-interprète de 25 ans brandit à nouveau la créativité et la liberté si chères à son cœur pour nous présenter un nouvel univers plus mature, moins dispersé musicalement et, surtout, plus mélancolique que celui qui nous l’a fait connaître en 2012, La mort est un jardin sauvage.

«C’est beaucoup plus triste, confirme Sarah. J’écris beaucoup de trucs tristes. J’aime quand ça groove, mais je me suis demandé dans quelle sphère j’avais envie d’aller. J’avais ces textes-là, et ç'a adonné qu’ils étaient plus introspectifs. Je ne sais pas si je me permets davantage d’aller dans la vulnérabilité… Sûrement…»

Les textes de La mort est un jardin sauvage sont longs, touffus, consistants et poétiques. Il faudra les lire et les relire pour en saisir toutes les volontés. Le monde intérieur de Toussaint-Léveillée s’exprime ici en richesse et en profondeur.

Le thème porteur de l’opus? Les passages. Celui de la naissance (magnifique Ta tempête, qui ouvre le disque, que Sarah a écrit après les trois accouchements auxquels elle a assistés dans sa jeune vie), celui de l’adolescence à l’âge adulte (Dans mon cahier), celui du deuil, d’une amitié ou d’une personne (J’ai perdu un ami). La peur et la souffrance (L’escargot et Mille et un cris), la passion et le déchirement (La guitomane) et l’envie d’aller à contre-courant (Prison voyageuse) se fraient aussi leur passage à eux dans ce paysage imagé. Pour amener le tout, une instrumentation élaborée, soignée, où la corde occupe une place prépondérante.

«Il y a toujours des deuils à faire, dans la vie, des étapes à traverser, note Sarah. Voyager entraîne des deuils, mais ça crée quelque chose, aussi. C’est un peu ce que veut dire le titre, La mort est un jardin sauvage. Quand quelque chose meurt, une étape de ta vie, ou une personne, whatever, il y a toujours des choses qui naissent, des portes qui s’ouvrent. Drôlement.»

Se décrit-elle comme un être taciturne, sombre? La question la fait sourire.

«Je ris tout le temps, mais… Chez nous, on a ce moyen de défense, de rire, pour dédramatiser. Mais, oui, je suis une personne qui peut être assez triste. J’ai mes moments. Je suis un être humain! (rires) On a tous nos hauts et nos bas, mais oui, je me permets d’aller là avec moi-même, d’aller dans ces zones-là.»

Comme bon lui semble

Unique en son genre, Sarah Toussaint-Léveillée? L’authentique jeune femme nous avait confié en début d’année dernière ne pas vouloir se fondre dans le moule des diktats imposés par l’industrie où elle évolue. Mais encore? Voyons voir.

En fait, s’appeler Sarah Toussaint-Léveillée, c’est écrire partout, tout le temps. «Quand je retrouve mon cahier, ce ne sont pas nécessairement des chansons que j’écris. Quand j’ai quelque chose en tête, ça sort spontanément. Souvent, quand je vais voir des spectacles, je ne suis pas capable de me concentrer, parce que ça me travaille. J’écris tout le temps. Souvent, je ne me souviens pas de ce que j’ai écrit, mais une phrase en particulier me parle. Et quelque chose naît de ça. Ou alors les pièces viennent d’elles-mêmes. Ça dépend.»

S’appeler Sarah Toussaint-Léveillée, c’est ne pas se gêner pour affirmer haut et fort avoir été «écoeurée» de jouer son premier album pendant près de quatre ans, et décréter que le moment était plus que venu de passer à autre chose. «Il était temps. Je suis contente du deuxième. Je ne sens pas que j’ai essayé de faire de la musique comme quelqu’un d’autre que moi. Je me suis vraiment respectée, dans cet album-là. Peu importe que ça soit bon ou pas, je sens que ça me représente bien!»

S’appeler Sarah Toussaint-Léveillée, c’est se sauver à Prague, en République tchèque, en juin prochain, pour recevoir une formation cinématographique – le septième art la captive aussi, mais la musique l’a happée d’abord -, alors que les festivals animeront Montréal et que les vitrines lui donnant l’opportunité de défendre La mort est un jardin sauvage seraient nombreuses. «Je suis comme : I Know…», badine-t-elle, moue moqueuse aux lèvres.

S’appeler Sarah Toussaint-Léveillée, c’est préférer ce séjour à Prague aux cours de l’Université de Montréal où elle s’était inscrite, jugeant que ces deux classes allaient finalement être «emmerdantes» «Je me suis enlevée de là, parce que je ne voulais pas payer 800$ pour m’emmerder. Et je me disais que, si je n’allais pas à l’université, je devais faire autre chose pour compenser. Je pense que ça va être mieux là-bas.»

Bref, Sarah Toussaint-Léveillée fait comme bon lui semble. Voilà pourquoi elle a elle-même réalisé La mort est un jardin sauvage, en collaboration avec le DJ Socalled. L’enregistrement a eu lieu dans trois studios différents, sur une période de plusieurs mois.

«Je suis vraiment tête dure, concède-t-elle. Je n’avais pas envie que quelqu’un arrive et réoriente mon projet. Même si ç’aurait pu donner quelque chose de mieux (rires).»

Inoubliable Lhasa

Pendant l’incubation de La mort est un jardin sauvage, Sarah Toussaint-Léveillée s’est abondamment nourrie de l’œuvre de Nick Drake et, «énormément», de celle de Lhasa de Sela, qu’elle considère comme un immense talent disparu.

«Ces artistes me font vibrer. Lhasa de Sela, elle manque à Montréal. J’essayais de me rappeler de ce qui m’habite, quand je l’entends. J’essayais non pas de recréer, parce que ce n’est pas possible, mais de me demander ce qui me faisait vibrer, ce que j’avais envie de donner aux gens. Pour ça, il faut être vraiment honnête, plus proche de soi-même.»

«Lhasa de Sela, c’est juste tellement une belle artiste, continue Sarah. Je n’ai jamais eu la chance de la voir en spectacle. J’en suis triste. Lhasa de Sela, tu l’entends, et ça fait presque mal. Ça sonne vraiment «artiste déchu», ce que je suis en train de dire là, mais c’est vrai. Je trouve qu’elle avait quelque chose de presque fantomatique. Il n’y en a pas d’autres comme elle, en ce moment.»

La mort est un jardin sauvage, de Sarah Toussaint-Léveillée, sera disponible ce vendredi, 5 février.