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31/01/2016 03:11 EST | Actualisé 31/01/2017 00:12 EST

"Les Innocentes" d'Anne Fontaine: quand l'horreur défie la foi

Comment conserver la foi quand on est une religieuse, enceinte après avoir été violée, et accueillir cette vie innocente ? De cette "tragédie", la réalisatrice française Anne Fontaine a tiré son nouveau film, présenté samedi en avant-première à des hommes et des femmes d'Eglise qu'il a "bouleversés".

A l'Institut français, la salle de cinéma bruisse ce samedi soir de robes de soeurs et de soutanes de prêtres, de diverses nationalités qui, présents à Rome à l'occasion de la clôture de l'année de la vie consacrée, remercient un à un la réalisatrice ("Nettoyage à sec", "Coco avant Chanel", "Comment j'ai tué mon père"): "merci, c'était très beau, cela nous beaucoup touchées, on est bouleversés".

Et pourtant le film, tiré de faits réels et qui sortira le 10 février en France, est dur et traite d'un sujet tabou, le viol des religieuses en temps de guerre. C'est "malheureusement toujours d'actualité et une préoccupation réelle de l'Eglise", selon le père Jean-Pierre Longeat, président de la Conférence des religieux et religieuses de France (Coref), un thème traité selon lui "avec pudeur et audace" par la cinéaste, qui se dit croyante mais non pratiquante.

Pologne, décembre 1945. Dans un couvent de bénédictines, le cri d'une jeune novice trouble les chants religieux.

Appelée à l'aide, une jeune femme médecin de la Croix-Rouge française, cantonnée dans le village d'à côté, découvre une communauté murée dans un terrible secret: après avoir été violées par des soldats de l'armée soviétique, la plupart des soeurs sont enceintes.

"Est-ce qu'on peut mettre Dieu entre parenthèses le temps d'une auscultation ?", demande Mathilde Beaulieu (Lou de Laâge) à soeur Maria (Agata Busek), un peu énervée devant le manque de coopération de ses patientes.

"On ne peut pas mettre Dieu entre parenthèses", lui répond la maîtresse des novices, en charge de ces jeunes femmes enceintes malgré elles, la foi fragilisée par une grossesse à laquelle leur vocation, et encore moins leur voeu de chasteté, ne les a pas préparées.

- Un film 'thérapeutique' pour l'Eglise -

"De victimes, je voulais raconter comment certaines allaient se découvrir mères, c'est l'idée d'aller vers la naissance qui m'a touchée, car la vie est la plus forte après tout", souligne Anne Fontaine, désireuse de porter "un film d'espérance" dans lequel elle "ne jugeait pas moralement" ses personnages.

"Le renoncement à la maternité est la chose la plus difficile pour les soeurs que j'ai rencontrées, beaucoup plus violent que celui à la sexualité", explique la réalisatrice, confiant que lors d'une projection au Vatican, on l'avait félicitée d'avoir fait un "film thérapeutique pour l'Eglise".

"Vous réussissez très bien à mettre en imbrication le bien et le mal", lui lance un prêtre dans le public, "le dilemme entre la règle de vie et la réalité", personnifié par la mère supérieure (Agata Kulesza), renchérit un autre.

De fait, tant par la musique, pour laquelle le père Longeat a servi de consultant, que par la photographie, sublimée par la chef opératrice Caroline Champetier ("Des hommes et des Dieux"), et le jeu très juste des actrices polonaises, le spectateur est happé par le sujet, pourtant peu "vendeur" au premier abord.

En outre, note une religieuse, "le film a cela de positif qu'il rapproche les croyants et les non-croyants", à l'image de l'amitié qui se crée entre la jeune médecin, fille d'ouvriers communistes, et soeur Maria, pour qui "la foi, c'est 24 heures de doutes et une minute d'espérance", une phrase en laquelle beaucoup ont confié se reconnaître.

Un jésuite s'approche alors: "j'appréhendais au départ mais merci, vous y avez mis de la bonté".

Déjà vendu dans une vingtaine de pays (sous le titre "Agnus Dei"), le film a été applaudi au festival américain de Sundance. Dans trois semaines, la cinéaste le présentera à Varsovie.

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