DIVERTISSEMENT
29/01/2016 08:00 EST | Actualisé 30/01/2016 02:16 EST

Jean-Paul Daoust, le poète flamboyant (PHOTOS)

Courtoisie

Lunettes de soleil, veste colorée, sourire aux lèvres, mais regard profond : alors qu’il fête ses 70 ans, Jean-Paul Daoust n’a rien perdu de son allure folle et effrontée, lyrique et excentrique. Ce grand personnage de la poésie québécoise célèbre cette année ses quarante ans de carrière, en même temps qu’il sort le tome 4 de ses Odes radiophoniques, une compilation des textes qu’il a déclamés à l’antenne pendant la dernière saison de Plus on est de fous plus on lit.

Et quarante ans plus tard, la poésie, il l’aime toujours autant : «C’est une façon concentrée et directe de dire le souffle du langage. C’est un moyen de revendication, une façon de sculpter la réalité que je vis. C’est le journal intime de la planète. La poésie, c’est donner aux mots son souffle personnel». Jeune écolier à Salaberry-de-Valleyfield, il se fascine pour l’alphabet, cette possibilité d’exprimer autant en peu de signes. Il publie ses premiers textes dans la revue de son collège, en même temps qu’il découvre les poètes : les Français Baudelaire, Rimbaud, Verlaine ou Musset, mais aussi des Québécois comme Nelligan et Miron. «Les chambres de bois d’Anne Hébert a été une révélation pour moi», confie Jean-Paul.

Si les francophones l’inspirent, on retrouve aussi une touche américaine dans ses textes. Cette influence lui vient de ses vacances passées chaque année chez une tante dans le nord du Michigan ; le couple sans enfant l’a un peu adopté. Avec eux, Jean-Paul voyage à travers le pays, découvre New York, quand il ne tient pas leur bar à Detroit. «À mes débuts, j’employais souvent des expressions américaines dans ma poésie, ça me venait naturellement», se souvient-il. Il découvre la poésie américaine et son rythme différent, lit la beat generation et trouve un autre souffle dans les livres de Kerouac ou Burroughs. Le poète déclare d’ailleurs son amour pour les États-Unis dans le long poème lyrique L’Amérique.

Les Cendres bleues, le grand déclencheur

C’est notamment à sa culture américaine qu’il doit son surnom de «dandy américain». «Je suis fasciné par Baudelaire ou Wilde, mais j’ai aussi un côté américain et star-system, explique Jean-Paul. Je me suis retrouvé entre deux mondes : l’éducation des religieuses dans une école privée, à apprendre le latin et le grec, et le bar à Detroit où je passais un quart de l’année à faire ce que je voulais.» En 1967, il déménage Montréal et, à trente ans, étudiant en maîtrise de lettres à l’UdeM, il publie sa thèse en création Oui, cher. Il fréquente aussi les poètes de la contre-culture québécoise, comme Lucien Francoeur et Gilbert Langevin. Trois ans plus tard, il sort son premier recueil de poèmes, Portraits d’intérieur.

Jean-Paul publie aussi un roman et un recueil de récits, mais la poésie reste pour lui la façon la plus naturelle de s’exprimer : «J’aime son côté nerveux, intense… On peut relire le même poème et y trouver chaque fois quelque chose de nouveau». En parallèle de sa carrière d’auteur, il enseigne pendant vingt ans le français, le théâtre et la poésie au Cégep Édouard-Montpetit à Longueuil. Puis, en 1990, sont publiés Les Cendres bleues, «le grand déclencheur» : il reçoit en effet le Prix du gouverneur général du Canada pour ce long poème lyrique très personnel, racontant l’histoire d’un jeune garçon qui se fait abuser sexuellement. «Ça a été très difficile de subir le regard du public», se souvient Jean-Paul ; à la suite de la publication du recueil, il tombe en dépression et arrête d’enseigner.

Aujourd’hui, il se consacre uniquement à l’écriture. S’il possède une maison au bord du lac Rocher, à Sainte-Mélanie, où il va satisfaire son côté contemplatif, il garde un pied-à-terre à Montréal : «Je suis très urbain, j’adore la ville, son bouillonnement de culture...» - un aspect que l’on retrouve dans son recueil de poèmes Taxi, où il déclare son amour à la ville. Et puis Jean-Paul est souvent invité par les grands médias à Montréal ; on a pu le voir à Tout le monde en parle et sur les plateaux de Pénélope McQuade ou de Marie-France Bazzo… «Je n’ai pas peur des caméras. C’est mon côté américain ; j’ai quand même été élevé dans un bar à chanter habillé en rose devant des centaines de personnes !» rigole-t-il.

«Flambant nu sur une peau de zèbre, avec du champagne»

Les médias l’aiment aussi pour son côté festif et sa répartie : «Je ne me prends pas au sérieux. Je n’ai pas peur de dire des niaiseries ! L’important, c’est que je n’en écrive pas…» Jean-Paul est en outre poète en résidence à Plus on est de fous plus on lit, où il récite ses odes radiophoniques hebdomadaires. Des textes qui vont dans toutes les directions, parfois tristes, festifs ou encore dénonciateurs… Le poète a carte blanche. C’est l’animatrice Marie-Louise Arsenault qui est venue le chercher il y a cinq ans. «Les boss de Radio Canada étaient un peu réticents, raconte Jean-Paul. On m’a mis à l’essai trois mois, pour voir ; finalement je suis encore là cinq ans après !» Et l’émission lui donne une vraie tribune pour rejoindre un large public.

Car son tour de force a été de faire du poète une figure publique. Si la poésie est un art mal-aimé, Jean-Paul Daoust a su lui donner un côté populaire grâce à la télé et à la radio, créant une curiosité chez ces gens qui pensaient que la poésie n’était pas pour eux - et il trouve ça fabuleux. «Les caissières me reconnaissent à l’épicerie, les gens m’arrêtent dans la rue… C’est assez unique pour un poète ! s’esclaffe Jean-Paul. Mes confrères européens n’en reviennent pas ; en général, les poètes, on ne les connaît pas.» Une popularité qui l’étonne d’autant qu’il est «quand même un gai excentrique» : «Je n’aurais jamais pu faire ça dans les années 50 ! Le côté gai est tout de même très important dans mes écrits...»

Avec André Roy, il est l’un des premiers à publier des poèmes ouvertement homosexuels - «je n’ai jamais remplacé un “il” par un “elle”», insiste fièrement Jean-Paul. Lorsque sort Portraits d’intérieur, la photo qui l’accompagne le représente flambant nu sur une peau de zèbre, avec une bouteille de champagne - «C’est comme ça que je suis entré dans la poésie !», rit le poète (découvrant cette photo, Gaston Miron lui aurait dit : «Toi t’es pas gêné mon gars...»). En fait, c’est un peu l’audace qui le définit dans son art, car Jean-Paul Daoust ne rentre dans aucune case et n’a jamais suivi de mouvement ou de code littéraires. Il n’y a que ses quatre thèmes qui reviennent de façon récurrente dans l’oeuvre de cet électron libre de la poésie : lyrisme, urbanité, géographie et dandysme.

Flamant noir

Poète du quotidien, Jean-Paul Daoust a l’aphorisme et l’image facile. C’est qu’il n’a de cesse de jouer avec le langage : alors qu’il vient de sortir une anthologie de poèmes érotiques (dont les textes sont assez explicites), il travaille actuellement sur un recueil autour des signes typographiques, Les îles de la ponctuation. En outre, à l’automne prochain sortira Le chant du concorde, un recueil qui compile ses textes écrits pendant ses voyages, à travers différentes époques et dans plus de 80 pays. «Ce sont des cartes postales poétiques, mais qui vont un peu plus loin», explique celui qui voue une passion au voyage. «Si on veut comprendre qui on est, il faut aller se comparer. Le voyage est indispensable.»

Qui est-il? Il reprend cette image qu’un journaliste lui a un jour associée, «à la fois flamant rose et corbeau». Car si Jean-Paul Daoust déteste le faux sérieux, sous son côté flamboyant se cache une vraie profondeur, que les gens peuvent découvrir via la poésie. Et de conclure : «Un poète est comme un spéléologue : il creuse sous la réalité superficielle pour ramener des images, des sensations. Mais c’est à ses risques et périls - d’ailleurs, plus d’un poète y a laissé sa peau...» Pas lui. Rose ou noir, flamant ou corbeau, il a su s’envoler comme le phoenix renaît de ses cendres (bleues).

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