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29/01/2016 06:19 EST | Actualisé 29/01/2017 00:12 EST

Aux Etats-Unis, l'Arlésienne du vote "latino"

Dolores Rios est résidente mexicaine permanente aux Etats-Unis et n'a pas encore le droit de vote. Mais dans sa communauté, même chez les citoyens, on ne va guère aux urnes les jours d'élections. Pas le temps de penser à Donald Trump.

"La politique, ça passe après l'économie pour moi", dit-elle dans l'arrière-salle d'une boulangerie mexicaine, les mains plongées dans la pâte. Nous sommes à West Liberty, petite ville de 3.700 habitants dont plus de la moitié sont hispaniques, selon le recensement.

Un petit point latino dans l'Iowa tout blanc. Ici, les Mexicains viennent depuis un siècle pour travailler dans les abattoirs de volaille. Les dindes attendent patiemment leur tour dans des remorques en extérieur, près du minuscule centre-ville.

Dolores aime Hillary Clinton, pas les républicains. "Jamais Donald Trump", dit-elle. "On n'aime pas sa façon de penser". Mais elle reconnaît ne pas savoir grand chose de la politique. Elle a déjà du mal à gagner le "strict nécessaire" pour vivre.

Année après année, les analystes politiques annoncent l'essor de l'électorat hispanique, mais le géant reste couché, malgré la cour intense que lui fait le parti démocrate et, dans une moindre mesure, les républicains.

Les Hispaniques sont le groupe électoral qui connaît la plus forte croissance, par rapport aux électeurs blancs et aux Noirs, mais l'abstention est bien plus forte parmi eux: la moitié n'ont pas voté en 2012, contre environ un tiers des Noirs et des Blancs, selon l'institut Pew.

Concentrés dans certains Etats comme la Floride et le Nevada, ils sont plus ou moins ignorés dans un Etat comme l'Iowa, qui ouvrira la saison des primaires présidentielles lundi.

"Nous venons de pays où la démocratie, c'est juste un nom", dit Jose Zacarias, 60 ans. Il n'a connu que West Liberty, où il est arrivé comme clandestin en 1984. Il a fait tous les boulots ici, et a été naturalisé par le mariage.

Lui a décidé de se plonger dans la politique de sa ville, il s'est fait élire conseiller municipal et fait aujourd'hui campagne pour Bernie Sanders, candidat aux primaires démocrates contre Hillary Clinton.

M. Zacarias accueillera ses bénévoles lundi, mais ne semble pas outre mesure débordé.

"Les gens viennent aux Etats-Unis pour des raisons économiques avant tout. Ils se fichent des histoires de persécution politique", explique celui qui est devenu un notable de West Liberty, où il est propriétaire de l'immeuble dans lequel il habite. "Les Latinos veulent des récompenses immédiates, ils veulent de l'argent, ils sont venus ici pour travailler."

- Pro-Obama, mais après ? -

Les leaders de la communauté s'activent pour lutter contre l'apathie. Cette semaine, l'homme qui a diabolisé la communauté en lançant sa candidature à la Maison Blanche, Donald Trump, organisait un meeting dans l'Iowa, dans un lycée de Marshalltown où beaucoup d'élèves sont d'origine mexicaine. Balthazar, 14 ans, est l'un d'eux, venu voir le candidat. Pourquoi?

"Pour lui dire qu'il retourne chez lui, bordel", s'exclame-t-il. "Il veut renvoyer mes frères et soeurs au Mexique".

Dehors, quelques jeunes manifestent silencieusement avec des pancartes comme "Une voix pour Trump est une voix pour la haine".

Mais la manifestation peine à mobiliser, en pleine journée. A quelques pas, la plus vieille organisation civique hispanique, Lulac, organise des ateliers de sensibilisation et d'information pour les consultations de lundi. Officiellement, l'organisation reste neutre, mais les Hispaniques votent largement démocrate. Moins que les Noirs, mais à hauteur de 71% à la présidentielle de 2012.

Christian Ucles, de Lulac, veut encourager les Hispaniques à se présenter aux élections, "que ce soit la présidentielle ou le conseil d'école". Son organisation sera l'une de celles à faire du porte-à-porte ce week-end, avec les bénévoles des candidats.

Mais paradoxalement, les propositions anti-clandestins de Donald Trump et le durcissement des autres candidats républicains dans le dossier de l'immigration pourraient avoir l'effet inverse en galvanisant la base républicaine, au lieu de mobiliser les Hispaniques.

"Au lieu d'un moment de triomphe, cela pourrait être l'année de l'éclipse des latinos", a commenté le professeur de communication Roberto Suro, à l'Université de Californie du Sud, qui déplore la relative passivité politique des Hispaniques et le manque de grandes manifestations contre Donald Trump.

Le milliardaire, à l'inverse, fait salle comble, bâtissant sa propre coalition composée de républicains, démocrates déçus... et électeurs autrefois abstentionnistes.

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