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27/01/2016 08:58 EST | Actualisé 27/01/2017 00:12 EST

France: un film choc sur les jihadistes interdit aux moins de 18 ans

Un documentaire controversé sur l'islam radical, comprenant des images de propagande de l'Etat islamique (EI), a été interdit aux mineurs en France, une décision très rare qualifiée de "tartufferie" par le réalisateur.

"J'ai décidé de suivre l'avis de la commission" de classification des oeuvres cinématographiques, a annoncé mercredi la ministre de la Culture Fleur Pellerin, après que cette commission s'est prononcée "à une large majorité" en faveur d'une interdiction de "Salafistes" aux moins de 18 ans.

Ce documentaire, dont la sortie en salles était prévue ce mercredi dans une poignée de salles (deux à Paris, deux en banlieue parisienne et une en province), sera également accompagné d'un avertissement.

Au cinéma, l'interdiction aux moins de 18 ans impose qu'un film porte une mention claire de cette mesure sur les bandes-annonces, les affiches et dans les salles.

La ministre a expliqué qu'elle avait pris cette décision "compte tenu du parti pris (du documentaire) de diffuser sans commentaires des scènes et des discours d'une extrême violence".

Le ministre de l'Intérieur, Bernard Cazeneuve, a poussé fortement en ce sens, selon des sources proches de ce ministère.

"C'est une vraie tartufferie de prétendre vouloir protéger les mineurs alors qu'il s'agit bel et bien de censure puisque, de fait, l'interdiction aux moins de 18 ans empêche toute diffusion télé et rend très difficile l'exploitation du film en salles", a réagi François Margolin, coréalisateur du film avec le journaliste mauritanien Lemine Ould Salem.

Cette décision fait suite à plusieurs jours de polémique en France, où les réalisateurs de "Salafistes" se sont vu reprocher de faire l'apologie du terrorisme, "en une révoltante logorrhée qui n'aide en rien à comprendre l'inacceptable", selon le quotidien conservateur Le Figaro.

- 'Déficit de réflexion' -

Tourné notamment au Mali, en Tunisie et en Mauritanie entre 2012 et 2015, ce documentaire montre dans de rares séquences in vivo des responsables d'Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi).

Filmé en particulier dans le nord du Mali sous occupation jihadiste jusqu'à janvier 2013, il y montre l'application de la charia (loi islamique) au quotidien, donne la parole à des chefs d'Aqmi, ainsi qu'à des imams salafistes en Mauritanie prônant le jihad mondial.

Sans voix off ni commentaires, le documentaire est entrecoupé d'images de propagande et de vidéos, dont certaines très violentes, de l'Etat islamique (EI). Le parti pris des réalisateurs étant de mettre en parallèle le discours des salafo-jihadistes et la réalité de leurs actes, en forme de contrepoint et pour mieux en condamner la violence, ont-ils expliqué au cours des projections à la presse.

Une autre séquence -retirée depuis- a alimenté la polémique: des images non floutées de l'exécution d'un policier français par les jihadistes auteurs de l'attentat contre le journal Charlie Hebdo le 7 janvier 2015, séquence jugée particulièrement choquante par les syndicats de police.

Projeté la semaine dernière au Festival international des programmes audiovisuel (Fipa) de Biarritz (sud-ouest de la France), "Salafistes" avait déjà reçu un accueil houleux.

La chaîne de télévision publique France 3, qui a coproduit le film, affirme aujourd'hui ne plus vouloir "soutenir et diffuser ce film". La chaîne privée Canal +, qui l'a également acheté, attend de l'avoir vu pour se prononcer.

Cette nouvelle controverse illustre l'atmosphère du débat public en France autour des questions de l'islam radical, du jihadisme et du terrorisme.

Dans une tribune publiée lundi dans le quotidien Le Monde, le cinéaste et écrivain Claude Lanzmann, auteur du film "Shoah", a fustigé "une inqualifiable conjuration" pour interdire la sortie du film en salle, louant un "véritable chef d'oeuvre éclairant comme jamais aucun livre, aucun spécialiste de l'islam ne l'avait fait, la vie quotidienne sous la charia".

Plus critique, le quotidien a dénoncé pour sa part un "déficit de réflexion préoccupant sur la nature et le pouvoir des images".

"Il y a, en effet, un risque à laisser la parole à l'ennemi", a commenté le site d'actualité Slate.fr. "Mais laisser la parole à l'ennemi, c'est aussi mieux le connaître".

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