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22/01/2016 09:54 EST | Actualisé 22/01/2017 00:12 EST

Les geeks sont partout, même à Gaza

Ils sont une vingtaine de jeunes, voûtés sur l'écran de leur ordinateur portable. Plusieurs portent l'uniforme geek, le coton ouaté à capuche aux couleurs des Facebook ou Twitter. On pourrait se croire dans n'importe quelle jeune entreprise informatique. Sauf qu'on est à Gaza.

Un reportage de Florent Daudens

et Pasquale Harrison-Julien

Il est presque impossible de sortir de cette bande de terre de la taille de Montréal. Un mur de séparation avec Israël la ceinture, un blocus maritime lui ferme la haute mer, tandis que l'Égypte a bouclé presque complètement sa frontière.

Face à cette situation, Internet apparaît comme une échappatoire virtuelle. C'est du moins ce que tente de faire Gaza Sky Geeks, fondée en 2011 avec le soutien de Google et géré par l'ONG américaine Mercy Corps.

Une bulle technologique

Ici, tout le monde traîne son téléphone cellulaire à la main. Les réflexes sur les réseaux sociaux sont aiguisés : à peine sommes-nous arrivés que nous sommes tagués sur Twitter. Et on adopte les innovations aussi vite qu'ailleurs : fini le courriel; ils communiquent tous avec Slack, un service en temps réel qui fait fureur dans le secteur technologique.

Une image qui tranche avec les scènes de guerre, note Iliana Montauk : « J'ai vraiment compris dès le début que le Gaza que les gens connaissent dans le monde entier, ce n'est pas le Gaza des gens d'ici. »

Un potentiel à développer?

De nombreux Gazaouis ont étudié en ingénierie. Quelque 53 % de la population palestinienne utilise Internet (Gaza et Cisjordanie confondus) et 72 % possèdent un téléphone mobile, selon la Banque mondiale. Au Canada, ces données se chiffrent respectivement à 87 % et 83 %.

Et avec un taux de chômage qui dépasse les 40 %, sur une population de 1,9 million d'habitants, de nombreux jeunes veulent tenter de s'en sortir en créant leur propre entreprise.

Comme Omar Jouda, qui planche sur un site de recommandations spécialisé dans la nourriture halal. Ou Mahmoud Tafesh, qui veut partir à la conquête des 160 millions d'internautes arabophones avec un site pour créer des mèmes, c'est-à-dire des blagues à partir d'images, comme BuzzFeed, qui a bâti son château avec le même principe en anglais.

Certains tentent de faire preuve d'ingéniosité face aux problèmes de Gaza, comme Omar Badawi. Fatigué des pannes de courant, il développe avec deux complices, Sameer Al-Nunu et Saeda Naser, un modèle de semelle générant de l'électricité à chaque pas pour recharger une batterie de cellulaire.

Internet a ses limites

Les obstacles restent toutefois importants. Outre les pannes d'électricité quotidiennes, l'instabilité politique et les guerres (trois dans les sept dernières années) nuisent à la continuité des opérations.

Les limitations physiques restent aussi un problème de taille, note Iliana Montauk. Rencontrer des clients étrangers, connaître ses marchés; autant de gestes compliqués quand on vit à Gaza.

Elle donne l'exemple d'un entrepreneur qui a découvert avec stupéfaction que la technologie 3G, interdite à Gaza, était utilisée massivement en Jordanie, lorsqu'il a obtenu une autorisation pour y aller quelques jours afin d'explorer le marché.

D'autres problèmes sont plus inattendus. Quand Omar Badawi nous montre son prototype « Walk and charge » qui commence à avoir du vécu, il explique du même souffle que l'importation de composantes électroniques s'avère difficile pour des raisons de sécurité.

Les femmes doivent encore trouver leur place

Les limites sont aussi sociales. L'accélérateur se targue d'attirer 50 % de femmes, mais reconnaît peiner à les retenir. Si elles sont nombreuses à étudier dans des domaines scientifiques, elles se dirigent ensuite pour la plupart vers une vie de femme au foyer, explique Mai Temraz, responsable du programme d'inclusion des femmes à l'incubateur.

Certaines sont tentées par l'aventure, mais la perspective de travailler plusieurs mois sur un projet qui n'en est qu'au stade d'idée, sans garantie de succès, rend bien des familles nerveuses. L'organisme a donc décidé de leur verser de petites bourses, pour tenter de briser l'image de bénévolat auprès d'elles.

Reste aussi à lutter contre le manque d'estime de soi de ces femmes, ajoute Mai Temraz. « Ça rend les choses plus dures pour elles. Parfois, elles doutent vraiment qu'elles puissent y arriver. »

Garder le cap

Malgré ces ombres au tableau, le programme continue et tente d'assurer sa viabilité financière pour trois ans, avec un budget nécessaire de 800 000 $ par an.

En outre, Omar Badawi et son collègue Sameer Al Nunu ont pu sortir de Gaza pour la première fois de leur vie pour rencontrer des investisseurs de Silicon Valley en Jordanie. Ils ont obtenu les documents spéciaux pour un voyage éclair de deux jours. Prochaine étape : une session de formation de cinq semaines à Istanbul. Ils espèrent aussi pouvoir obtenir les autorisations pour participer à un accélérateur d'idées aux États-Unis.

Côté technologique, le gouvernement israélien a aussi donné accès à la 3G aux fournisseurs de téléphonie cellulaire palestiniens en novembre dernier. L'entente exclut toutefois la bande de Gaza.

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