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20/01/2016 07:22 EST | Actualisé 21/01/2016 09:45 EST

Biz publie « Naufrage », le roman de la déchéance (ENTREVUE/PHOTOS)

Jean-Yves Fréchette

Fred, fonctionnaire dans la jeune quarantaine, nouveau papa et toujours amoureux de sa belle après des années, écope des coupures et des mouvements de restructuration qui l’envoient au Service des Archives. Le vide de ses nouvelles fonctions l’angoisse, mais il aura tôt fait de constater que sa vie était plus légère qu’il le croyait, lorsqu’il sera secoué par une succession de drames innommables. Naufrage est le quatrième roman de Biz, rappeur devenu écrivain.

Même si La Chute de Sparte lui avait permis de faire partie des finalistes au Prix du Gouverneur général en 2011 (il avait retiré son œuvre de la liste par conviction) et que Mort-Terrain lui a valu le prix France-Québec en 2015, le créateur se perçoit comme un écrivain à part entière depuis bien peu de temps.

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« Il y a quelques années, avec Loco Locass, j’étais dans le rap par-dessus la tête au quotidien. L’écriture de romans m’occupait un peu les fins de semaine, à temps partiel. Aujourd’hui, les proportions sont inversées. Selon moi, être écrivain, c’est un état d’esprit, une occupation à temps plein dont la majeure partie ne consiste pas à écrire, mais à réfléchir et à lire. Et ces dernières années, je n’ai jamais lu autant de ma vie! »

Premiers pas vers le drame…

Dans Naufrage, Biz explore la culpabilité, la compassion, le pardon et, surtout, le jugement. D’abord celui dont il fera preuve à l’égard de ses collègues, qu’il n’hésite pas à comparer aux soldats allemands durant la Deuxième Guerre mondiale et à des animaux qui meuglent sans rien contester. Des bêtes de « non-travail » qu’il cherchera à exposer sur la place publique.

« Quand Fred arrive aux Archives, il porte des jugements sévères sur ses compagnons. Mais à la fin, il réalise qu’ils ont peut-être été eux aussi menacés du goulag de la chambre à fournaise et qu’il est lui-même devenu l’un des types qu’il dénonçait au début. En suivant son histoire, on réalise qu’on ne connait pas réellement la vie de nos collègues et ce par quoi ils ont passé. Je trouve qu’on a la gâchette du jugement très facile et que ça ne fait pas avancer l’humanité. »

Si le fonctionnaire a l’impression d’avoir posé le pied en enfer en travaillant aux Archives, il peut toutefois se consoler auprès de sa copine Marieke et de son bébé Nestor. Ce dernier, fort de son emprise grandissante sur le monde, le renvoie à son désarroi et le pousse vers une forme de révolte.

« Quand on a un enfant, on veut qu’ils soient heureux et qu’ils nous dépassent. Ce que Fred veut pour son fils est illustré dans son prénom : Nestor est un héros de la Guerre de Troie. Sa vie a été remplie d’aventures, et sa retraite de peintures. Il est l’un des seuls héros grecs à être revenu de la guerre et à cultiver des salades paisiblement. Au fond, Fred souhaite une vie palpitante et une retraite paisible à son enfant. C’est tout un contraste avec son emploi aux Archives. Il a donc un sursaut de dignité qui le pousse à révéler ce qui se passe là-bas. Il ne veut pas que son fils le voie comme un être amorphe qui n’a pas le contrôle sur sa vie. »

Le drame qui survient à la moitié du roman (dont on ne révélera rien pour ne pas priver les lecteurs des émotions qui doivent jaillir en pleine lecture) est donc d’autant plus puissant, entraînant dans son sillage une suite d’événements dramatiques et permettant à l’auteur d’explorer le phénomène de la perte et ses effets collatéraux.

« Tout est parti d’un fait divers terrible survenu à Montréal il y a quelques années. Pendant que tout le monde jugeait le responsable, je m’imaginais le prendre dans mes bras et lui dire que j’avais de la compassion pour lui. À partir de là, je me suis demandé quelle serait la réaction des gens aux gestes de Fred. Je trouvais qu’il y avait beaucoup à dire et à faire ressentir. »

Par ailleurs, la thématique ouvre la porte à quantité de réflexions sur les médias sociaux et les radios poubelles. « En ce moment, il existe une grande violence que je trouve malsaine. De plus en plus de personnes décident de se débrancher, parce qu’ils sont tannés de la haine, de la gratuité, de la bêtise et de la méchanceté qu’on lit et qu’on entend. Je me demande souvent que ça donne aux gens de croasser leur fiel sur le net en 140 caractères. Et je trouve qu’on manque de compassion, d’empathie, d’analyse et de recul. Je préfère réfléchir pendant deux ans sur un sujet plutôt que de nourrir quotidiennement mon indignation dans un blogue. »

Le rapport à la critique du rappeur semble avoir changé depuis quelques années. Ses opinions semblent relativement plus « douces » et moins moralisatrices qu’en musique (le narrateur de Naufrage ne se permet aucun jugement, contrairement à son personnage), mais Biz ne fait pas moins preuve d’une écriture percutante.

« Au début, mon éditeur, Jean Barbe, me disait d’arrêter de faire du rap dans mes romans. Le rap est souvent m’as-tu-vu, ça parle fort et ça va vite. Mais en écriture, comme dirait Flaubert, l’écrivain doit être comme Dieu : présent partout, mais visible nulle part. Je pense que ma voix de rappeur est tellement reconnaissable que j’ai travaillé à baisser le volume pour qu’on réussisse à l’oublier et qu’il reste juste des mots, des idées et des métaphores. »

Le roman Naufrage est présentement en librairies.

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