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19/01/2016 10:15 EST | Actualisé 19/01/2016 10:20 EST

Fin de «Bazzo.tv»: vives inquiétudes dans le milieu de la télé

C'est pas trop tôt

Marie-France Bazzo le dit haut et fort: elle souhaite «faire un combat» suite à l’annulation du magazine Bazzo.tv, qu’elle anime et produit depuis dix ans à Télé-Québec et qui, apprenait-on lundi, ne sera pas reconduit à l’automne 2016. La dernière édition sera diffusée le 24 mars.

Non pas que Télé-Québec soit insatisfait du rendement de Bazzo.tv et de ses cotes d’écoute moyennes de 128 000 téléspectateurs; au contraire, la chaîne s’est dite consternée de devoir mettre fin à la tradition du jeudi soir, qui cartonnait non seulement sur ses ondes, mais aussi sur les réseaux sociaux.

Par contre, en vertu de nouveaux critères du Patrimoine canadien, Bazzo.tv n’aura plus droit au crédit d’impôt pour production cinématographique ou magnétoscopique. À Ottawa, on considère aujourd’hui Bazzo.tv comme une émission de type «interviews-variétés».

Pourtant, rien n’a changé dans le format de Bazzo.tv qui, au fil de ses 400 rendez-vous, a toujours reposé sur des tables rondes, des débats, des discussions, des éditoriaux et des entrevues avec des spécialistes. Mais l’entrée en poste d’une nouvelle haute fonctionnaire responsable des crédits d’impôt en télévision, au fédéral, il y a deux ans, a resserré les règlements d’attribution.

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«Il est probablement trop tard pour Bazzo.tv, mais je continue de produire des émissions, et j’aime ce genre de magazines de réflexion, je veux en produire d’autres, et d’autres producteurs veulent en faire aussi, argue Marie-France Bazzo. La télévision québécoise a aussi besoin de quelques-unes de ces émissions-là. Si rien n’est fait, c’est un genre qui va littéralement disparaître de notre télévision. Comme société, je pense qu’on a le droit de réfléchir à voix haute sur notre télévision.»

Juste avant le congé de Noël, sans le moindre signe avant-coureur, Marie-France Bazzo a reçu une lettre l’avisant que Bazzo.tv faisait dorénavant partie de la catégorie des «interviews-variétés» qui, au même titre que les catégories «pornographie», «téléréalité» et «galas», entre autres, sont exclues des possibilités de crédits d’impôts.

«Bazzo.tv a toujours reçu ses crédits d’impôts et, du jour au lendemain, ils viennent nous dire qu’on a changé de catégorie. Ils ont interprété les règlements de manière à ce qu’on devienne une émission une émission d’entrevues et de variétés, ce qui n’est pas le cas», enchaîne la femme d’affaires.

À moyen terme, Marie-France Bazzo n’envisage pas de résurrection éventuelle pour Bazzo.tv, en 2017 ou en 2018, si son message est entendu.

«Chose certaine, pour l’an prochain, c’est sûr que c’est non. Je ne vois pas le gouvernement se retourner demain matin sur un dix cents. Et Télé-Québec a une programmation à construire pour l’automne. Mais que ce genre d’émission demeure accessible aux crédits d’impôts, c’est vraiment mon combat.»

Du côté de Télé-Québec, on n’a pu que se résigner, non sans peine, à la disparition imposée de Bazzo.tv.

«Dans le contexte budgétaire actuel, non seulement Télé-Québec n’est pas en mesure de compenser pour cette perte, mais nous savons que le processus de révision des critères n’est pas terminé à Patrimoine canadien. Tant chez les producteurs que chez les télédiffuseurs, nous nous demandons où cela va s’arrêter», s’est insurgé Denis Dubois, directeur général de la programmation.

Producteurs inquiets

Aux dires d’Hélène Messier, présidente-directrice générale de l’Association québécoise de la production médiatique (AQPM), la confusion entourant Bazzo.tv chez les bailleurs de fonds relève du Bureau de certification des produits audiovisuels canadiens (BCPAC), qui est en charge de classifier les émissions afin que celles-ci deviennent admissibles aux crédits d’impôts. Plusieurs producteurs québécois avaient déjà sonné l’alarme, il y a quelques mois, à l’effet que les délais d’obtention de certifications étaient de plus en plus longs, et que l’interprétation des genres des émissions en cause posait désormais problème, ce qui remettait en question la certification de productions qui avaient toujours été financées et recevaient des crédits d’impôts depuis plusieurs années.

Le conseil d’administration de l’AQPM a rencontré les responsables du Bureau de certification en décembre dernier, pour exprimer les inquiétudes de ses membres, alors que bon nombre d’entre eux étaient toujours en attente de réponses. Une autre réunion est prévue au début février. Or, l’AQPM se désole que les réponses négatives commencent à tomber, alors que le BCPAC avait pourtant été sensibilisé à sa situation, il y a quelques semaines.

«On est déçus de voir qu’on n’a pas attendu avant de statuer sur ces émissions-là, étant donné qu’on avait notifié le BCPAC du fait qu’il semblait y avoir une incompréhension de ce genre d’émissions, résume Hélène Messier. On espère qu’il y aura possibilité de réviser ces décisions-là. C’est de ça qu’on va discuter en février.»

Hélène Messier avance que Bazzo.tv n’était pas le seul titre sur la sellette et à faire l’objet d’un examen au BCPAC, ce qui pourrait entraîner d’autres mises à mort d’émissions québécoises populaires. Certains producteurs étant présentement dans l’attente de réponses pour plusieurs de leurs émissions, l’inquiétude est présentement très vive dans le milieu.

«Ça m’inquiète de voir qu’il semble y avoir un courant d’interprétations très restrictif, qui apparaît subitement, martèle-t-elle. C’est là que se situe l’incompréhension de tout le monde : pourquoi des émissions qui ont toujours été admissibles, tout à coup, ne le deviennent plus? On s’est beaucoup demandé si des directives de resserrement des critères avaient été émises, si les budgets avaient été restreints, mais on n’a pas eu de réponses à cet égard.»

«Jusqu’à tout récemment, on était dans l’incertitude, et maintenant, on est dans l’inquiétude, car on entend que les réponses que les producteurs reçoivent sont négatives. C’est incompréhensible que des émissions appréciées du public soient tout à coup retirées des ondes, alors qu’elles ont toujours fait l’objet d’une certification», déplore Hélène Messier.

Dans le cas particulier de Bazzo.tv, c’est le caractère distinct du magazine hebdomadaire de Télé-Québec, mélangeant entrevues, chroniques, réflexions et débats de société, qui semble soulever litige au BCPAC.

«Ce genre d’émission-là semble produit uniquement au Québec, expose Hélène Messier. On ne trouve pas ce mélange des genres au Canada anglais, par exemple. C’est une réalité proprement québécoise, peut-être incomprise du Bureau de certification, et je me demande si ce n’est pas simplement une incompréhension des gens d’Ottawa, éloignés de notre réalité.»

L’AQPM n’a pas encore sollicité le soutien de la nouvelle ministre du Patrimoine canadien, Mélanie Joly – qui n’a rien à voir dans les récents développements, ceux-ci s’étant joués dans les deux dernières années -, puisque les négociations sont toujours en cours avec les fonctionnaires du BCPAC.

«On espère que la rencontre du 2 février va nous apporter des éléments d’espoir. Sinon, évidemment, il faudra aller voir la ministre responsable du dossier», laisse miroiter Hélène Messier. Marie-France Bazzo, elle, a déjà eu un échange informel avec Mélanie Joly à ce sujet.

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