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18/01/2016 03:37 EST | Actualisé 18/01/2017 00:12 EST

Le frère Colm O'Connell, gourou de l'athlétisme kényan,raconte son évolution

En 40 ans, le frère Colm O'Connell a formé une bonne partie des plus grands champions kényans, ce qui en fait un témoin privilégié de l'évolution de l'athlétisme dans son pays d'adoption, avec ses inévitables dérives comme le dopage.

Chaque matin, frère Colm, 67 ans, continue à aller sur le terrain de l'école Saint Patrick, qui jouxte sa maison à Iten, sur les contreforts de la vallée du Rift, à 2.400 m d'altitude, pour y entraîner ses athlètes, dont le champion olympique du 800 m, David Rudisha.

Ce missionnaire irlandais né dans le comté de Cork continue à professer une approche intuitive de l'entraînement - insolite à une époque où la technologie a envahi le sport moderne -, qui lui a permis de produire près d'une trentaine de champions olympiques et du monde, dont Peter Rono, Wilson Kipketer, Linet Masai ou Janet Jepkosgei.

Membre des frères de Saint Patrick, Colm O'Connell arrive à Iten en juin 1976 pour y enseigner la géographie. Sans rien connaître de l'athlétisme, il commence à entraîner l'équipe de l'école locale. Il sera ensuite principal de la Saint Patrick's High School entre 1986 et 1993, puis trois ans plus tard se mettra à entraîner des athlètes professionnels.

"Quand je suis arrivé, l'athlétisme kényan était dans une mauvaise passe", explique-t-il à l'AFP. Le Kenya, qui avait commencé à faire parler de lui sur la scène internationale en 1968 aux JO de Mexico - avec notamment Kip Keino, champion olympique du 1.500 m cette année-là, puis du 3.000 m steeple en 1972 - boycotte les Jeux de Montréal en 1976 et de Moscou en 1980.

Durant cet intervalle, les meilleurs athlètes, comme Mike Boit et Henry Rono, sont basés dans les universités américaines. "Le pays était un peu désengagé de l'athlétisme", observe-t-il. En 1984, le Kenya revient des JO de Los Angeles avec une médaille d'or, gagnée par Julius Korir sur 3.000 m steeple.

Quatre ans plus tard, Peter Rono offre au frère Colm son premier titre olympique à Séoul, sur 1.500 m. En 1989, celui-ci créé le premier camp d'entraînement au Kenya. Des dizaines de camps du même ordre parsèment aujourd'hui les hauts plateaux de l'Ouest kényan.

- 'Nous avons perdu notre crédibilité' -

"Le fait que l'athlétisme est devenu professionnel à la fin des années 80, a été un tournant très important", note-t-il. "Avant ça, le Kenya s'appuyait essentiellement sur quelques institutions pour développer surtout le talent des athlètes plus âgés: le système universitaire américain, les forces armées, la police et le système pénitentiaire."

"Les gens ont commencé à comprendre qu'on pouvait en vivre", ajoute frère Colm, qui à cette époque se met à recruter de jeunes athlètes venus de toute la vallée du Rift. Il est aussi crédité d'avoir aidé au développement de l'athlétisme féminin au Kenya, via l'école pour filles de Sing'ore à Iten.

"Quand je suis arrivé, l'athlétisme pour les filles était largement confiné aux écoles. Et il n'y avait que quelques écoles qui s'y intéressaient", raconte-t-il. "Cela a pris plus de temps. Parce qu'il y avait des tabous associés avec la course à pied."

"On attendait des filles qu'elles se marient après avoir quitté l'école. L'athlétisme n'était pas considéré comme un travail, en particulier pour les filles. Il a fallu du temps pour qu'elles soient acceptées comme athlètes et qu'on considère qu'elles pouvaient devenir professionnelles. Mais on a fini par comprendre que nos filles pouvaient gagner plus d'argent en étant des athlètes que des femmes mariées."

Dans les années 1990 et 2000, toujours plus d'argent envahit l'athlétisme, entraînant un afflux de nouveaux athlètes. Avec le nombre, le dopage fait son apparition. Depuis 2012, une trentaine d'athlètes kényans, de second plan surtout, hormis la star du marathon Rita Jeptoo, ont été suspendus pour dopage.

"Cela a jeté une ombre sur nos résultats. Nous avons perdu notre crédibilité", estime frère Colm. "Il faudra du temps pour faire disparaître cette ombre et reconstruire notre réputation. Nous avons occulté le problème pendant longtemps, jusqu'à ce qu'il nous explose au visage."

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