POLITIQUE
12/01/2016 06:45 EST | Actualisé 12/01/2016 06:45 EST

Non, la cote de crédit du Canada ne diminuera pas. Mais il faudra être prudents, dit l'agence de notation S&P

CP

Le ministre des Finances du Canada, Bill Morneau, doit réajuster le tir. Le néophyte en politique doit composer avec l’effondrement des prix du pétrole et une croissance économique au ralenti alors qu’il prépare son premier budget.

Le Huffington Post Québec s’est entretenu avec l’analyste Joydeep Mukherji de l’agence de notation Standard & Poor’s à New York afin de comprendre comment le Canada tire son épingle du jeu à l’échelle internationale malgré les mauvaises nouvelles.

Je voulais d’abord vous parler des dépenses du gouvernement Trudeau. Même si les libéraux ont promis des déficits modestes, impossible de savoir si le Canada créera un déficit de 10, 15 ou encore 20 G$ par année. Qu’est-ce qui constituerait un déficit « acceptable » pour le Canada?

Il n’y a pas de chiffre magique. Ce qui est important, c’est d’avoir une feuille de route. La dernière fois que le Canada a connu une récession, le marché était confiant parce que le gouvernement avait un plan d’action. Nous pouvons être en désaccord avec les politiques de l’ancien premier ministre Stephen Harper, mais au final, il a réduit le déficit et a produit des surplus.

«À quoi peut-on s’attendre dans les prochaines années? Voici la question que nous devrions nous poser.»

En ce moment, nous comprenons que l’économie est au ralenti et qu’il y a actuellement une demande pour plus d’infrastructures, mais quel est le plan? À quoi peut-on s’attendre dans les prochaines années? Voici la question que nous devrions nous poser au lieu de savoir que le déficit est de « X » milliards de dollars.

Parlant d’infrastructures, pensez-vous que les libéraux pourront stimuler l’économie canadienne avec de nouveaux investissements «historiques»?

Je ne miserais pas trop sur quelques projets ici et là afin de stimuler l’économie. Les projets d’infrastructure, par définition, prennent du temps à préparer, à construire et cela prendra encore plus de temps à en ressentir les bénéfices. Ces projets peuvent être bénéfiques pour la communauté, je ne dis pas le contraire, mais je ne m’attendrais pas à un redressement économique miraculeux à la suite de quelques projets.

L’un des arguments que l’on entend, c’est que lorsqu’on dépense de l’argent dans les infrastructures, on stimule l’économie. L’économie canadienne est immense. Quelques milliards de dollars dans une économie de cette échelle ne fera pas une grande différence. Toutefois, si ce sont des bons projets, ils seront bénéfiques. Je ne dis pas le contraire. Mais c’est la consommation du secteur privé et des particuliers qui aura vraiment un impact sur le produit intérieur brut.

Comment est-ce que le ralentissement de l’économie va affecter les provinces canadiennes, qui connaissent certaines difficultés en raison du secteur de l’énergie?

L’an dernier, nous avons décoté l’Ontario et l’Alberta à la suite de la chute des prix du pétrole. Par contre, il est important de préciser que cette décote des provinces n’est pas directement liée à la cote de crédit du fédéral. Les provinces, elles, gèrent leur propre budget et leurs dettes. Elles ont assez d’autonomie pour dépenser, couper des taxes et ainsi de suite.

Alors l’impact de ces mauvaises nouvelles économiques se fera sentir surtout au provincial. Du côté des revenus, ce sont les transferts aux provinces qui seront touchés avec l’effondrement des prix du pétrole. Du côté des dépenses, chaque province doit gérer ses programmes sociaux, les soins de santé avec une population vieillissante… la pression, elle est là.

«Il existe une culture et une pratique de la responsabilité fiscale au Canada.»

Est-ce que Standard & Poor’s pourrait abaisser la cote de crédit du fédéral si la situation économique ne s’améliore pas?

Nous avons révisé celle du Canada avant l’élection et avant le flot de mauvaises nouvelles, confirmant que le pays se méritait toujours la cote AAA avec une mention «perspective stable».

Il existe une culture et une pratique de la responsabilité fiscale au Canada. Ce consensus qui prévaut depuis des décennies est plus important que la grosseur du déficit actuel. Nous sommes confiants qu’il y a un engagement responsable et à long terme dans ce sens. Si cette culture de la responsabilité fiscale devait changer, nous serions préoccupés. Mais nous n’avons pas vu de changements jusqu’à maintenant de la part du gouvernement Trudeau.

Dans quelles conditions pourrait-on voir une décote du Canada?

Une récession ou une année de croissance plus lente ne mène pas nécessairement à une décote. Mais si un évènement majeur aux États-Unis ou en Chine devait avoir un impact économique négatif au Canada et que la réponse du gouvernement n’est pas adéquate, nous pourrions réévaluer la cote du Canada. Mais tout cela est purement hypothétique, parce que ce n’est pas le cas actuellement.

Il faut éviter de revenir à l’époque des larges déficits des années 70 et 80. Si, tout d’un coup, le gouvernement disait «Au diable les dépenses», nos projections seraient alors plus pessimistes. C’est seulement la combinaison d’un problème économique et l’élaboration de mauvaises politiques qui nous ferait reconsidérer la cote du Canada.

Cette entrevue a été traduite de l’anglais au français et condensée aux fins de publication.

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