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24/12/2015 06:09 EST | Actualisé 24/12/2016 00:12 EST

Pour tenter de s'allier la droite, François Hollande s'aliène la gauche qui l'a élu

Le choix de François Hollande de conserver dans son projet de révision constitutionnelle la déchéance de nationalité pour terrorisme des binationaux nés français, avec l'espoir de s'allier la droite qui réclamait cette mesure, a suscité la consternation à gauche.

"Compromissions", "idéaux piétinés", "populisme", "infamie", les réactions se multipliaient jeudi parmi ceux qui ont porté le président socialiste français au pouvoir en 2012.

Martine Aubry, maire de Lille (nord) et figure historique du Parti socialiste, a dénoncé "une remise en cause du droit du sol" et "la suspicion" jetée "sur un grand nombre de Français", dont environ 3,5 millions sont binationaux.

"A force de vouloir couper l'herbe sous le pied" à l'extrême droite qui a été la première à réclamer cette mesure, "on risque d'appliquer son programme", s'est indignée sur la radio France Inter Cécile Duflot, députée écologiste et ex-ministre de François Hollande, annonçant qu'elle voterait contre le texte.

Le Parlement sera saisi début février de cette réforme annoncée par le président au lendemain des attentats du 13 novembre, et qui comprend aussi l'inscription du régime de l'état d'urgence dans la Constitution.

En maintenant dans le projet entériné mercredi par le Conseil des ministres l'extension de la déchéance de nationalité aux binationaux nés français (jusqu'à présent seuls les binationaux naturalisés encouraient cette peine), le président socialiste fait preuve de "cohérence", s'est de son côté félicité jeudi le quotidien de droite Le Figaro.

"Il aurait été absolument désastreux qu'après un engagement aussi solennel, qu'on en pense ce que l'on veut sur le fond, le président revienne sur sa parole", a estimé le député Les Républicains (LR, droite) Henri Guaino.

L'exécutif peut espérer obtenir les voix de la droite qui réclamait cette mesure, et le soutien de l'opinion publique traumatisée par les attentats qui ont fait en novembre 130 morts à Paris.

Le parti LR de l'ex-président Nicolas Sarkozy, conscient du piège qui lui est ainsi tendu, n'a pas encore fait connaître sa position.

- 'Question de principe' -

"Mais il s'agit d'une question de principe", souligne le quotidien de gauche Libération, selon lequel "c'est le principe d'égalité entre tous les Français nés en France, seraient-ils d'origines différentes" , qui est écorné. "La fin ne justifie pas tous les moyens", abonde le quotidien Le Monde.

"La citoyenneté est aussi indivisible que la République", a aussi réagi Jacques Toubon, ex-ministre de droite et actuel Défenseur des droits - dont le rôle n'est que consultatif.

L'économiste Thomas Piketty, auteur du best-seller mondial "Le capital au 21e siècle", résume sur son blog l'opinion de nombreux déçus de la gauche: "A l'incompétence économique, voici que le gouvernement ajoute l'infamie".

Le sentiment de trahison est d'autant plus fort que, sur la base de confidences de ministres et de proches de François Hollande, les derniers jours laissaient penser à un abandon du projet. La ministre de la Justice Christiane Taubira s'était même avancée en l'annonçant mardi depuis Alger.

D'autant plus que, de l'aveu du Premier ministre Manuel Valls, cette mesure "symbolique" n'aura aucun caractère dissuasif sur d'éventuels terroristes.

"Tactiquement, (le président) a baladé tout le monde", estime un élu socialiste dans Le Figaro, évoquant un trait de caractère souvent épinglé par les médias, qui n'étaient pas tendres avec François Hollande. Cette séquence confuse ajoute "au doute ambiant sur la capacité du gouvernement à mener les affaires de manière sereine, sérieuse et à l'unisson", estimait ainsi le Journal de la Haute-Marne.

Marine le Pen, présidente du parti d'extrême droite Front national, s'est pour sa part attribué le mérite de ce revirement. "Déchéance de nationalité: premier effet des 6,8 millions de voix pour le Front national aux élections régionales" du 13 décembre, a-t-elle twitté mercredi.

Alors que les socialistes ont subi un revers à ces élections, 16 mois avant la présidentielle de 2017, les rumeurs d'un remaniement ministériel se font insistantes. Au-delà de la valse des portefeuilles - beaucoup se demandent comment Christiane Taubira peut rester au gouvernement après le désaveu qu'elle a subi - c'est l'orientation de la politique de l'exécutif qui est en question.

Francois Hollande, qui se projette déjà vers l'échéance de 2017, a semblé esquisser son intention le 18 décembre lorsque, à Bruxelles où il venait de participer à un sommet européen, il a plaidé "la concorde pour l'intérêt du pays" avec l'opposition "lorsqu'elle a des propositions à faire".

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